Après les médias de la haine, les médias de la honte

Après les médias de la haine, les médias de la honte

Avec sa trentaine de chaînes de télévision rien que pour la ville de Kinshasa, la République Démocratique du Congo est en passe de devenir un véritable scandale médiatique. Seulement, le scandale devra être pris ici dans son sens le moins reluisant, le plus qualitativement déplorable. Il suffit, pour s’en convaincre, de surfer sur la vague des ondes qui inondent nos postes de radio et de télévision. Nombreux sont ceux qui se plaignent du nivellement par le bas auquel se livrent aussi bien nos médias audiovisuels qu’écrits.
Un auditeur attentif qui suit certains des journaux parlés ou télévisés ou qui lit les publications locales se rend compte du fait que les animateurs, les présentateurs ou les prétendus journalistes ne savent parfois même pas lire, ou qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils lisent parce que n’ayant aucune culture générale, ni aucune notion réelle de journalisme. Le traitement de l’information ne répond souvent à aucun des critères universels de sélection de l’information, l’éthique et de la déontologie professionnelles sont presque toujours foulés aux pieds. Parfois, même le simple bon sens n’est pas pris en compte. Les grilles des programmes sont remplies d’émissions insipides, qui n’apportent pas grand chose aux auditeurs, sans aucune créativité, avec prédominance de musique et d‘entretiens téléphonique sans tête ni queue. Quelle n’a pas souvent été la surprise des auditeurs ou des téléspectateurs de se rendre compte que le présentateur d’une émission ne comprend rien du tout à ce que lui dit son invité !

Responsabilités partagées

Quelle est la raison de cette descente par le bas, alors que le pluralisme médiatique devait constituer un point positif pour le processus de démocratisation ? Les raisons sont multiples et à situer à plusieurs niveaux. Au premier degré, on pourrait épingler la baisse du niveau des journalistes et professionnels des médias dont le profil ne correspond pas aux besoins de la communauté. Il suffit, pour s’en convaincre, de se rendre à l’Institut facultaire des sciences de l’information et de la communication (Ifasic), structure officielle d’où sortent la plupart des journalistes actifs en RDC. Depuis quelques années, la rigueur dans l’enseignement y a été reléguée aux oubliettes. Aussi rencontre-t-on des prétendus journalistes qui éprouvent déjà du mal à s’exprimer correctement en français, langue de travail, ou qui n’ont pour tout bagage (background) que la connaissance du monde médiatique kinois. Lancés sur le marché du travail, ils ne donnent aux auditeurs, téléspectateurs ou lecteurs que ce qu’ils ont reçu, c’est-à-dire rien du tout.
Le comble est que la plupart des chaînes de télévision – surtout les plus jeunes - s’empressent d’engager ces néophytes sans procéder à aucune sélection rigoureuse, simplement parce que ceux-ci sont moins exigeants, ou pas exigeants du tout, concernant les conditions de travail, l’essentiel pour eux étant d’être vus à la télévision, d’être entendu à la radio ou d’être lu, avec l’espoir de gagner un peu de la manne du « coupage ».
Ceci appelle la question de la création des entreprises de presse en RDC. Répondent-elles aux conditions légalement requises ? Sont-elles créées à la suite d’une étude de marché qui prendrait en compte tous les paramètres ? Nullement. La plupart ne répondent à aucun critère de viabilité économique. En conséquence, elles doivent limiter les dépenses au strict minimum, même au prix d’une dégringolade qualitative. Les pouvoirs publics qui devraient veiller sur la qualité de la production médiatique offerte au publique semblent préoccupés par d’autres impératifs qu’ils sont les seuls à connaître. Pourtant, il y a dans le lot le ministère de la Presse et Information, la Haute autorité des médias, l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC) et bien d’autres structures qui se sont données comme mission de veiller à ce que le peuple bénéficie d’une presse de qualité.

Un danger pour la démocratie

Les médias, dit-on, sont l’œil du peuple. C’est grâce à eux que le peuple sait se qui se passe autour de lui, s’informe de la manière dont les dirigeants gèrent le pays et disposent des éléments d’information grâce auxquels ils prendront des décisions en temps opportun, c’est-à-dire au moment des élections. La question est, par conséquent, de savoir ce qui se passera dès lors que le jugement du peuple est biaisé par ces médias dont la charge était pourtant de l’aider à bien comprendre la situation. « Heureux le peuple qui chante et qui danse », avait dit un des anciens dirigeants de la République, responsable parmi tant d’autres de la débâcle actuelle. Les médias d’après la démocratisation semblent avoir décidé d’appliquer sa recommandation et de n’apprendre au peuple qu’à chanter et à danser au moment où des enjeux plus importants l’attendent et requièrent de sa part plus de responsabilité. Si le peuple est abreuvé d’âneries au moment où on devait lui apprendre les règles de fonctionnement de la démocratie, il ne faudra pas s’attendre à ce que le processus déraille du fait de l’action de ceux qui rêvent de l’arrêter.