Médiocrité de la classe politique : chaque peuple a les dirigeants qu’il mérite

Conclusion de la grande conférence de “ Médias pour la paix "

Les leaders politiques congolais aiment-ils réellement leur pays ? Ont-ils conscience des mutations politiques, économiques et socio-culturelles qui s’opèrent sur le plan international sur la Rdc ? Font-ils la politique pour se servir ou servir l’intérêt général ? Ce questionnement fonde la problématique de l’ong “ Médias pour la paix ” qui a organisé le vendredi 24 janvier 2003 à l’hôtel Memling une grande conférence sur le thème : “ Médiocrité présumée de la classe politique congolaise ”. L’assertion est fondée, ont soutenu les uns, en relevant que chaque peuple mérite sa classe politique et que, par ricochet, la médiocrité s’applique à toute la société congolaise qui brille par son ineptie. Le terme est très fort, ont rétorqué les autres, en sollicitant des circonstances atténuantes à l’endroit de la classe politique car, ont-ils plaidé, c’est la seule dont dispose la Rdc même si beaucoup de griefs, fondés d’ailleurs, sont mis à sa charge.

Trois temps forts ont marqué la rencontre, à savoir l’interpellation des acteurs politiques, la réplique de ces derniers et le débat. Cela, dans une atmosphère de cordialité , de tolérance et de compréhension.

La Rdc est à la croisée des chemins, a dit dans son introduction le président de “ Médias pour la paix ”, M. Modeste Mutinga, en notant que le pays est perdu dans une confusion juridique et se trouve très affaibli par la lutte implacable que se livrent les belligérants et les acteurs politiques à la conquête du pouvoir. Il a remercié le public, venu nombreux, d’avoir pris l’habitude de s’associer à “ Médias pour la paix ” pour revisiter l’histoire immédiate de la Rdc et de jeter un regard prospectif sur son avenir et le destin de son peuple.

La classe politique est accusée d’être à la base de l’enlisement politique, du blocage de la démocratie et de la cacophonie médiatique qui indisposent et désorientent le peuple, a lancé à bout portant Modeste Mutinga en rappelant que les objectifs nobles de l’accord global et inclusif signé le 17 décembre 2002 à Pretoria, notamment la paix et la réconciliation, ne sont plus poursuivis par les belligérants et la majorité de la classe politique. La plénière du dialogue intercongolais et l’endossement de l’accord global et inclusif deviennent de plus en plus hypothétiques, a-t-il affirmé avant de faire remarquer que dans cette logique antipatriotique de remise en question et de positionnement politique , l’accusation, la calomnie, la délation, la corruption, l’affabulation, la manipulation, le mensonge et la tricherie vont dans tous les sens et n’épargnent personne.

Les interpellations

«Je doute qu’il y ait une classe politique congolaise», a dit sans ambages Mme Angélique Muayabo avant d’affirmer que beaucoup de politiciens le sont devenus à coups d’ordonnances et décrets. Pour elle, le terme médiocrité serait très fort et qu’elle préférerait à la place l’expression incapacité , celle des hommes à faire de la Rdc un pays démocratique, respectueux des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Soutenant que le développement est avant tout un processus mental, l’ancien ministre de Justice du maréchal Mobutu souligne que chaque Congolais, sans exception, devrait se sentir interpellé par cette médiocrité qui semble caractériser toute la société congolaise. La Rdc regorge de compétences dans tous les domaines mais, contrairement à d’autres pays, elle n’arrive pas à décoller. Mme Angélique Mwayabo a présenté le Japon comme une illustration de l’intériorisation de la technologie occidentale sans aliéner la culture nationale .

Le Prof. Mwabila Malela a préféré, quant à lui, appliquer aux politiciens congolais la désignation d’opérateurs politiques, cela en référence à la dénomination couramment attribuée à ceux qui œuvrent dans le domaine économique, lequel reste ouvert à toutes les catégories sociales et professionnelles.

Que reproche-t-on aux opérateurs politiques ? Le Prof. Mwabila Malela retient la boulimie du pouvoir, l’identification du pouvoir au détenteur, la confiscation de l’espace politique , une auto-proclamation comme porte-parole de la population, la malgouvernance, un blocage permanent simulé dans un pavé de bonnes intentions, la manipulation de la fibre tribalo-éthnique, la multiplication à l’infini des partis politiques et des alliances contre nature, une grave absence idéologique, laquelle conduit facilement au vagabondage politique. Dès lors, se dit le sociologue, comment ne pas penser, qu’en dépit de la valeur intrinsèque qui leur est reconnue, l’action collective des acteurs politiques congolais se rapproche plus de la médiocrité que de l’excellence. Ils se montrent incapables de transcendance, d’allier leur intelligence aux vertus morales de probité, d’humilité, du sens du devoir et continuent à interpréter la politique comme l’art de développer des ruses et des mensonges en vue d’accéder au pouvoir coûte que coûte et surtout contre le peuple. Je les interpelle donc, a-t-il conclu, et les invite à libérer la société».

L’interpellation de M. Modeste Bonigaba a commencé par un constat général : l’Afrique est malade de son leadership. Comme partout sur le continent , il s’observe un manque de rigueur morale. Rappelant que chaque peuple a les dirigeants qu’il mérite, Modeste Bonigaba a fait remarquer que le peuple congolais s’est accommodé de la médiocrité de ses dirigeants et a laissé sa souveraineté lui échapper. Au point qu’actuellement , soutient – il , il n’est pas exclu de parler de dictature démocratique. “ Puisque quelque part, nous sommes tous médiocres (tel peuple, tels dirigeants), note Modeste Bonigaba, les obstacles à la méritocratie sont à rechercher sur les plans social, culturel , institutionnel, politique et non sur le plan physique ”.

A l’en croire, la situation que traverse actuellement la Rdc est due en grande partie à l’absence de management. Selon lui, en économie comme en politique, le management présente les mêmes avantages : division du travail , répartition des tâches, l’homme qu’il faut à la place qu’il faut, rigueur dans la sélection, etc.

Pour le secrétaire général des Toges noires, Me Mwila, c’est plutôt la pauvreté qui favorise la médiocrité de la classe politique congolaise: pauvreté à la fois matérielle et intellectuelle. Les partis politiques ne sont pas en mesure de se payer un bâtiment devant abriter leur siège, tout comme ils n’ont pas de compte en banque. Quant au Dr Buassa, membre du G14, il a retenu comme griefs à l’endroit de la classe politique le fait qu’elle est constituée de jouisseurs et se trouve déconnectée de la population.

Répliques des hommes politiques

Président du Front patriotique et du regroupement politique dénommé G14, le Dr Kabamba Mbwebwe a demandé aux interpellateurs de modérer leur fougue car, comme la plupart l’ont relevé dans leurs interventions, les acteurs politiques congolais sortent de la société congolaise : «Nous avons la classe politique que nous méritons». L’interpellation doit donc concerner toute la société congolaise. Procédant par des illustrations pratiques, il a fait voir de quelle manière la responsabilité est collective en ce qui concerne la médiocrité tant décriée. La conférence nationale a été largement infiltrée par des partis politiques créés pour soutenir le Mpr en pleine décadence. Les gens, même des intellectuels, se sont laissé corrompre.

Sans renier l’accusation portée contre la classe politique de manière générale, le président du G14 a demandé qu’il soit reconnu l’existence d’une minorité faisant exception. Ainsi, pour lui, tous les acteurs politiques congolais ne sont pas à mettre dans un même sac. La minorité s’est toujours défendue, malgré la conjoncture, pour sauver la face. En remontant dans l’histoire de la Rdc et par des illustrations pratiques, il a fait voir comment la minorité s’est battue pour que le processus de démocratisation entamé en 1990 ne soit pas étouffé par les régimes qui se sont succédé jusqu’à ce jour. Pour lui, le peuple doit s’approprier le processus et exercer son contrôle. La réouverture de la Conférence nationale et souveraine, a-t-il rappelé, a été obtenue grâce à l’implication de la population qui a payé de son sang un certain 16 février 1992.

La classe politique congolaise est malade de son élite, dira pour sa part Me Ngomo Tongbo Bangaye, membre du bureau politique et secrétaire exécutif national à la jeunesse du Mouvement populaire de la révolution (Mpr/Fait privé). Il a reconnu la culpabilité de la classe politique congolaise mais a demandé en même temps des circonstances atténuantes. Cela pour plusieurs raisons, notamment les tares des premières années de l’indépendance, de la IIème République et de la transition.

La médiocrité présumée de la classe politique provient, souligne-t-il, de l’absence de culture et d’éthique politiques ainsi que de débats d’idées. De même, la politique est devenue pour la plupart une lutte pour la vie. Le perdiem avait constitué une base d’effervescence des partis politiques à la Cns, si bien que quand elle a été fermée plusieurs partis politiques ont cessé d’exister.

Le parti politique étant devenu une marchandise pendant la transition, il s’est observé une prolifération des partis politiques. Le vagabondage politique s’est révélé être la base de plusieurs défections et scissions au sein des partis politiques bouleversant sans cesse l’espace politique congolais. L’autre tare serait, toujours selon Me Ngomo, le non respect des engagements, lequel a commencé dès l’accession du pays à l’indépendance. Tous les accords signés depuis Lusaka, en passant par Sun City, jusqu’au récent dit global et inclusif ne sont pas respectés. Que faire ? Le secrétaire exécutif national à la jeunesse du Mpr/ Fait privé propose la remise en question de l’élite congolaise en vue de se débarrasser de ses anti-valeurs.

Parlant au nom de son parti , l’Union pour la démocratie et le progrès social(Udps), M. Faustin Uma Unen, a ,quant à lui, stigmatisé la médiocrité de la classe politique congolaise en relevant qu’elle n ‘était pas présumée mais effective et qu’il fallait, par conséquent demander pardon à la population. Ce que l’Udps a déjà fait, par la biais de son président national, M. Etienne Tshisekedi, dans son discours à Kisangani le 30 juin 2002 à l’occasion de la commémoration du 42ème anniversaire de l’indépendance. “ Tous ces malheurs proviennent de l’irresponsabilité de nous politiciens pour laquelle j’exprime au nom de tous notre demande de pardon sincère ”, a déclaré le porte-parole de l’Udps en présentant son parti comme le moins médiocre.

Pour l’Udps, les remèdes consisteraient, notamment, à libéraliser les activités des partis politiques, garantir la liberté de la presse, bannir l’impunité, organiser les élections libres et transparentes en vue de l’émergence d’une nouvelle classe politique responsable.

Reconnaissant lui aussi qu’il existe une infime partie de la classe politique qui ne doit pas être mise dans le sac à crabes, M. Christian Eleko (Pprd) s’est plutôt attaqué à la IIème République qui a fat émerger des politiciens improductifs. Ceux-ci n’ont jamais pris en compte les intérêts de la population Aussi a-t-il déploré l’absence d’un ordre pouvant sanctionner l’entrée des politiciens en scène comme c’est le cas chez les médecins et les avocats.

Willy Kabwe

Edition n° 2732 du Samedi 25 janvier 2003
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