Mme Biaya Ndaya Kazadi : «Une société qui bloque l’épanouissement de la femme, retarde son propre développement»

Femme de la semaine

Mme Gertrude Biaya Ndaya Kazadi est présidente de la coordination de la société civile du Kasaï Oriental et du Centre féminin de formation et d’information pour le développement, une Ong basée à Mbuji-Mayi. Elle est diplômée en sciences politiques de l’Université de Lubumbashi où elle a travaillé dès la fin de ses études jusqu’en 1993 lorsque les Kasaïens ont été refoulés du Katanga.;

Arrivée en août 1993 à Mbuji-Mayi, elle a immédiatement commencé à militer au sein d’une organisation mise en place pour la circonstance. Celle-ci se dénommait «Syndicat des refoulés kasaïens». Elle était chargée de s’impliquer dans le programme d’urgence décrété par les Nations Unies et d’autres Ong tant internationales que locales pour l’encadrement des personnes déplacées du Katanga.

Tout en prestant dans ce syndicat, Mme Ndaya a jugé insatisfaisantes les conditions dans lesquelles vivent les femmes de sa province. C’est ainsi qu’elle va créer le «Centre féminin de formation et d’information pour le développement», avec pour objectif d’aider la femme à relever son niveau d’instruction, d’encourager les jeunes filles à étudier. Cette Ong assiste également les femmes par des formations dans divers domaines, notamment les activités génératrices des revenus, l’éducation, la santé, les élections, etc.

Dans ce même objectif, un centre d’éducation non formelle a été ouvert dans un village situé à plus de 40 km de Mbuji-Mayi. Et ce, pour récupérer les enfants en âge de scolarité. Tout ce travail se réalisait en partenariat avec l’Unicef et certaines personnes de bonne volonté.

Au sein du «Syndicat des refoulés kasaïens», Mme Ndaya a participé à l’action de réinstallation des refoulés dans les différents sites ouverts à l’occasion par les Ong locales et internationales à travers le Kasaï. C’est à cette époque qu’elle s’est distinguée par son dynamisme à tel point qu’en 1996, au moment où il a fallu restructurer la société civile, des animateurs d’Ong sont venus la solliciter pour les représenter dans la nouvelle structure qui était en train de s’établir.

Déjà, très chargée par les activités des Ong et sa nouvelle fonction à l’Institut supérieur pédagogique de Mbuji-Mayi où elle a été transférée par l’Université de Lubumbashi, Mme Ndaya a d’abord rejeté cette demande. Puis, convaincue par son mari, elle accepta.

Au premier mandat en août 1996, elle a été élue 2ème vice-présidente de la coordination de la société civile du Kasaï Oriental. Durant ce mandat, le président de la coordination a dû démissionner après quelques problèmes qui se sont posés. C’est ainsi qu’elle avait été portée à ce poste pour continuer et terminer le mandat. Ce passage à la tête de la société civile du Kasaï Oriental lui a permis d’entrer en contact avec certains partenaires dont l’Ifes qui l’a assistée avec un appui institutionnel et lui a permis d’organiser un atelier et des séminaires de réflexion sur la société civile du Kasaï Oriental afin de la restructurer et de la doter d’un statut et d’un règlement d’ordre intérieur.

«Nous avons dû lutter pour nous maintenir et participer aux étapes de tous les enjeux politiques du régime de feu Laurent-Désiré Kabila, notamment la mise en place du Parlement de transition, et la tenue du Dialogue intercongolais d’autant que le monde voulait faire quelque chose comme les partis politiques ne fonctionnaient pas. Ces derniers ont tous recouru à la société civile», a-t-elle déclaré.

Elle souligne toutefois qu’elle a été retenue par l’équipe de la facilitation parmi les deux délégués de la société civile de la partie sous contrôle du gouvernement pour le Kasaï Oriental. Elle a, à cet effet, pris part à toutes les assises ayant trait au Dialogue intercongolais jusqu’à la signature de l’accord de Pretoria. Dans ce cadre, elle exerce la fonction de secrétaire-rapporteur de la délégation de la société civile.

La femme congolaise ne manque pas de compétence

La femme congolaise doit prendre conscience de sa responsabilité et du rôle qu’elle joue pour la survie de sa famille et de la société. Pour ce faire, le gouvernement ainsi que d’autres organisations locales et étrangères doivent lui servir de partenaires en matière de renforcement de ses capacités par la formation, les échanges d’expériences et l’appui aux organisations qui s’occupent d’elle.

Etant donné qu’elles constituent la majorité de la population, le gouvernement doit veiller sur leur développement intégral pour qu’elles ne servent pas de pesanteur au développement du pays. «Car, une société qui bloque l’épanouissement de la femme, freine son propre développement», a affirmé Mme Ndaya.

Pour elle, la première chose à faire est de commencer par son éducation au sein même de sa famille, la valoriser et éliminer toute les discriminations qui se forgent à son égard afin de favoriser son émergence. Toutefois, précise-t-elle, cette façon de penser n’implique pas que le garçon soit négligé, car fille ou garçon, ils sont tous des enfants et doivent bénéficier de mêmes droits.

Quant aux 30% de représentativité au sein des institutions gouvernementales et para-gouvernementales que les femmes réclament, Mme Ndaya estime qu’il faut d’abord mettre en place des stratégies pour atteindre l’objectif. A ce sujet, indique-t-elle, une réflexion a été faite autour du quota attribué à la société civile pour la période de la transition, à savoir deux ministères, trois vice-ministères, un de secrétaire-rapporteur adjoint au bureau de l’Assemblée nationale et les présidences du Sénat, de la Commission électorale indépendante, de la Haute autorité des médias, de l’Observatoire des droits de l’homme, de la Commission Vérité et Réconciliation ainsi que la Commission Ethique et Lutte contre la corruption. En plus de ces postes, quatre-vingt-quatorze sièges à l’Assemblée nationale et vingt-deux au Sénat reviennent à la société civile.

Après avoir passé en revue tous ces postes, poursuit-elle, les femmes déléguées au Dialogue intercongolais estiment pour que l’objectif de 30% que soit atteint, elles doivent occuper 1 poste de ministre sur les 2 prévus, 1 de vice-ministre sur 3 , 1 au bureau de l’Assemblée nationale et les présidences de deux institutions d’appui à la démocratie. Quant aux sièges qui leur reviennent au Sénat et à l’Assemblée nationale, les 30% équivalent à 26 sièges sur les 94 de l’Assemblée nationale et 6 sur les 22 du Sénat.

Selon Mme Ndaya, les femmes déléguées au Dialogue intercongolais souhaitent avoir à leur charge le ministère des Droits humains, le vice-ministère de l’Agriculture, le poste de premier-rapporteur adjoint du bureau de l’Assemblée nationale, les présidences de la Commission électorale indépendante et de celle de l’Ethique et Lutte contre la corruption. Elle souligne que, outre ces ambitions ainsi exprimées, la société civile sera aussi présente dans les entreprises publiques, la territoriale et dans la diplomatie lorsque le gouvernement d’union nationale sera mis en place.

A propos de la compétence de la femme, elle réfute toute allégation qui nie ou met en cause la compétence de la femme. Elle estime que cette façon de diminuer la femme relève des éléments sociologiques, notamment la culture et les coutumes congolaises qui la désavantagent. Le manque de confiance de la femme envers elle-même résulte du fait qu’elle n’a pas été rodée autant que l’homme pour participer activement à la vie sociale.

Et, c’est toujours à elle qu’on demande beaucoup d’efforts pour qu’elle s’affirme dans tel ou tel autre exercice. Ce qui la désavantage dans la montée des échelons sociaux alors qu’elle s’est assise sur le même banc de l’école que l’homme et obtenu au même titre que lui, un diplôme.

Au même titre que la femme, l’enfant est aussi victime de cette situation de guerre qui frappe la Rdc. Cependant, déclare Mme Ndaya, «Notre gouvernement manifeste un manque de volonté politique pour l’encadrement des enfants. La situation actuelle des enfants entretient une bombe à retardement si les solutions ne sont pas trouvées d’urgence pour ce qui concerne le phénomène «enfant de la rue ou shegués».

Comment peut-on croire que les Africains, Congolais qui aiment tant leurs enfants, car ceux-ci constituent une richesse, se sentent dans l’obligation de les abandonner dans la rue? se questionne-t-elle. Elle propose, entre autres solutions, que le gouvernement prenne «des mesures énergiques» pour anéantir ce fléau qui prend de l’ampleur dans la société. Pour ce faire, il doit se sentir obligé, puisque le problème relève des difficultés socio-économiques auxquelles sont butés les parents, de créer de l’emploi.

En outre, étant donné que le phénomène est un danger social, le gouvernement doit veiller à l’intégration sociale de ces enfants par la scolarisation gratuite au niveau élémentaire ou primaire voire secondaire. «Qu’on cesse de nous brandir le prétexte de la guerre pour justifier certaines failles du gouvernement, car l’Angola qui l’a connue pendant plus de 20 ans scolarise gratuitement jusqu’à présent les enfants», a-t-elle martelé avant de conclure qu’»il n’est que question de volonté politique».

Quid de «la tropicalisation de la société civile ?»

Mme Ndaya pense que cette question ouvre un débat d’actualité. Elle rappelle, cependant, que la société civile est l’ensemble d’organisations qui militent pour le bien-être de la population et non pour le pouvoir. Même dans les sociétés traditionnelles, il y avait une certaine façon de s’organiser pour s’occuper de la population. En Rdc, la société civile s’est, de plus en plus, structurée à l’époque de la Conférence nationale souveraine avec l’objectif de combattre la dictature.

Mais, elle s’est malheureusement divisée. «Il faut toutefois savoir, a-t-elle argumenté, que dans l’espace politique, il y a des acteurs dont le gouvernement, la société civile et les partis politiques qui vivent en interaction. Elles diffèrent cependant par les objectifs qu’ils poursuivent : le pouvoir se bat pour se maintenir, tandis que les partis politiques se battent pour accéder au pouvoir et la société civile les accompagne dans leurs processus en visant le bien-être de la population».

Pour elle, la société civile ne doit pas négliger ni oublier l’aspect politique, car il est de son ressort de veiller à l’éducation politique de la population pour qu’elle puisse connaître ses droits, ses libertés et ses obligations pour ne pas se laisser rouler par ceux qui exercent le pouvoir. Ces derniers ayant des comptes à lui rendre, la population doit être bien informée pour pouvoir réagir convenablement et au moment où il le faut.

Les personnes qui accusent cette société civile de faire la politique accorderaient, peut-être, un mauvais sens au concept politique (mensonge, coup bas, tricherie...). «D’après les sciences politiques, celle-ci est un art et un art ne peut pas être négatif. D’ailleurs, c’est ce qui a de plus beau. C’est donc l’art de diriger, de créer les conditions les plus favorables possibles pour que tous ceux qui vivent dans la société se sentent à l’aise et vivent bien. Dans ce sens, il est tout à fait normal que la société civile se sente impliquée», pense-t-elle.

Selon Mme Ndaya, c’est la société civile qui doit tirer la sonnette d’alarme pour rappeler les dirigeants au sens du devoir puisqu’ils sont redevables vis-à-vis à la population et non à ceux qui sont ou aspirent au pouvoir. Elle l’accompagne aussi dans le choix de ceux qui vont diriger le pays.

Toutefois, elle reconnaît que les dérives sont inhérentes de la nature humaine et que la perfection n’est pas de ce monde. «Au lieu de se limiter aux critiques, on ferait mieux de proposer des solutions pour permettre la correction afin d’évoluer. Et la diversité n’exclut pas le progrès».

Pour conclure, Mme Ndaya a émis le voeu de voir s’appliquer l’Accord global et inclusif pour le retour effectif de la paix en Rdc.

Raymonde Senga Kossy


Lien Internet suggéré

Brève description du lien

Site du journal Le Potentiel