PACIFICATION ET RECONSTRUCTION NATIONALE EN RDC: QUID DE L'ORDRE DES PRIORITES

Il est actuellement observé une activité soutenue des instances gouvernementales congolaises dans l'accomplissement de certains grands travaux comme l'élargissement du Boulevard du 30 Juin et le lancement des travaux de modernisation de l'Aéroport international de N’Djili à Kinshasa, ainsi que l'amorce de la construction d'un axe routier qui devra relier le Katanga à la Province Orientale. Tout en état de nature à démontrer que les promesses électorales de cinq chantiers faites par l'actuel Chef de l'Etat en 2006 n'était pas une simple démagogie, cette façon de procéder amène certains observateurs avertis à se poser des questions sur la cohérence de l'action gouvernementale.

En effet, serait-il judicieux de dépenser des dizaines de millions de dollars américains pour retoucher la chaussée la plus praticable de la capitale au lieu d'affecter cette bagatelle à la réhabilitation d'autres artères principales de la ville devenues partiellement ou complètement fermées à la circulation? Nous pensons ici notamment aux avenues de l'Université, du 24 Novembre et Bokasa, ainsi qu'à la Route des Poids Lourds, sans oublier les avenues Kasai, Itaga, Plateaux, Mushi etc., qui sont des axes de décongestionnement et d'accroissement de la fluidité du trafic au centre ville.

Les embouteillages du Boulevard du 30 Juin ne résultent pas essentiellement des dimensions de ses voies. C'est plutôt le fait que tous les véhicules se rendant le matin de la partie Est de la capitale vers le centre-ville soient obligés de passer par les deux seuls points d'entrée que Kintambo-Magasin et Rond-Point Mandela qui explique les bouchons constamment déplorés sur le Boulevard du 30 Juin. L'inverse se produit dans l'après-midi. C’est une question d’insuffisance ou d’impraticabilité des artères de dégagements parallèles et latérales.

Le seul mérite de l'actuel élargissement du Boulevard du 30 Juin sera d'en délocaliser les embouteillages vers les avenues des Huileries, du 24 Novembre, Nguma etc. Une solution structurelle à ce problème des bouchons au centre-ville devrait tenir d'une réhabilitation des avenues de l'Université, de l'axe UPN-Selembao-Bandal, de la Route des Poids Lourds de sorte que tous les véhicules en provenance de la ville haute ne soient plus obligés de converger vers Kintambo-Magasin pour venir au centre-ville.

Dans le même ordre d'idées, il y a lieu de se demander à quoi rimerait d’engloutir juste maintenant de centaines de millions de dollars américains à construire des routes reliant Katanga à la Province Orientale via le Kivu au moment où sa praticabilité sera sujette à caution suite à l'insécurité permanente causée par la survivance des forces négatives à l'Est du pays, ou à moderniser un aéroport qui ne sera pas bien rentabilisé à court et moyen termes suite à la déliquescence de l'industrie touristique congolaise pour la même raison? C'est ici pour nous l'occasion de stigmatiser le fait que depuis une décennie, l'action gouvernementale congolaise a été plus une navigation à vue avec sa cohorte d'improvisations, d'essais et erreurs, des ratés et recommencements qu'une gestion se fondant sur des politiques clairement définies.

En effet, qui des deux chantiers de la reconstruction nationale et de la sécurisation de l'Est du pays devrait primer au plan des priorités? A quoi rimerait d'affecter juste maintenant de l’argent empruntés à des taux d'intérêt exorbitants à la construction des routes qui resteront encore longtemps impraticables sur le gros de leurs parcours suite à l'insécurité causée par la présence des groupes armés, et à la modernisation d’un aéroport qui ne sera pas rentabilisés à court ou moyen terme suite à l'actuelle totale déliquescence de l'industrie touristique du pays du fait de la guerre ? Il aurait été plus judicieux d’utiliser ces fonds pour réhabiliter tant soit peu le complexe hydroélectrique d'Inga avec le double avantage de sécuriser une source des devises et de mettre fin aux « délestages » où à améliorer la desserte en eau potable dans la capitale?

Il aurait été souhaitable que le Gouvernement évite de placer ainsi la charrue devant le bœuf , et par conséquent, d'amener aussi bien les élites et la population à la conclusion que le lancement un peu à la sauvette de tous ces chantiers non indispensables procède plus d'une recherche d’effets d'annonce et des apparences plus que d'une action structurelle menée en fonction d'une vision d'ensemble, des réalités du terrain et d'un ordre des priorité des objectifs à atteindre bien élaboré.

En effet, partant des pourparlers de paix de Lusaka en 1999 au discours d'investiture du Premier Ministre Antoine Gizenga de 2007, en passant par le Dialogue inter congolais de Sun City de 2002 et les discours de campagne de deux principaux candidats aux présidentielles de 2006, il a été chaque fois clairement établi qu'il était inconcevable de parler de la restauration de l'autorité de l'Etat, de l'implantation de la démocratie, et encore moins, de la reconstruction nationale sans une préalable consolidation de la paix sur toute l'étendue du territoire national.

Qu'est-ce qui aura entretemps changé pour qu'on en soit déjà aux grands travaux alors que la très capitale question du démantèlement des forces négatives en survivance à l'Est du pays n'a pas encore trouvé un début de solution? Qu'est-ce qui nous garantit que les personnels et matériels des entreprises appelées à construire la route Katanga-Province Orientale ne seront pas des cibles privilégiées des forces négatives? Qu'est-ce qui nous montre que cet axe routier traversant des régions de haute insécurité ne sera pas des mannes pour les coupeurs des routes et preneurs d'otages?

Que-ce qui nous rassurerait qu'une modernisation de l'aéroport de Kinshasa, laquelle devrait être plus un investissement commercial qu'une action sociale, antérieurement à la sécurisation des parcs nationaux dans le Kivu et la Province Orientale dont dépend la relance de l'industrie touristique nationale pourrait en permettre une exploitation rentable en termes de remboursement des dettes et d’amortissement?

Est-ce un constat d'échec par rapport à ses efforts visant la pacification de l'Est du pays qui aurait amené le Gouvernement congolais à se décider implicitement de renvoyer aux calendes grecques le chantier de la sécurité et d'accorder priorité à celui des grands travaux, dans le seul but de sauvegarder certaines apparences par rapport aux échéances électorales de 2011?Est-ce de façon fortuite que les théories scientifiques sur l'ingouvernabilité d'un Congo trop grand sont de plus en plus remis en scelle depuis un certain temps? Est-ce un fait du hasard que le Secrétaire Général des Nations Unies, un des hommes les plus informés de la planète, ait récemment souligné dans un mémorandum adressé au Conseil de Sécurité que la consolidation de la paix en RDC restera toujours hypothétique même si les actuels affrontements à l'Est du pays arrivaient à se terminer? Au bout des comptes, qu'est-ce qui n'aura pas marché pour expliquer cette espèce de volte-face des instances gouvernementales congolaises?

En définitive, il ne serait pas très juste de reprocher au Chef de l'Etat d'avoir manqué la volonté politique de pacifier l'Est du pays. L’'homme s'en est allé jusqu'à pactiser avec les Rwandais au risque de mécontenter une bonne frange de son électorat dans le seul but de trouver une solution à la question de la survivance des FDLR à l'Est du pays.

A notre humble avis, le problème est à situer au niveau de la concrétisation de cette volonté politique du Président de la République en une politique de gouvernance sécuritaire étatique. La vision sécuritaire du Président de la République n'a pas toujours trouvé du répondant requis en tant en termes d'élaboration d'une stratégie de sécurité que de définition d'une politique nationale de défense et sécurité et de sa conversion en plans opérationnels une mise en œuvre efficiente des troupes sur le terrain. Quoi de plus normal lorsqu'on est dans un système où l'appartenance aux bords géopolitiques prime sur les compétences professionnelles.
En peu de mots, nous dirions que la sécurité conditionnant tous les autres aspects de la vie nationale, le chantier sécuritaire est à la fois primordial et incontournable. En procédant inversement, le pouvoir en place placerait ainsi tout simplement la charrue devant le bœuf et s'engagerait inexorablement sur la voie de sa déperdition programmée au regard des échéances électorales de 2011.

Si l'agrandissement du Boulevard du 30 Juin peut être un point positif pour une minorité pouvant se retrouver au volant d'une automobile dans la capitale, il ne signifierait absolument rien pour des millions de kinois obligés de parcourir quotidiennement des dizaines de kilomètres à pieds à la recherche de leurs pains quotidiens. Si la construction d'une route qui devra relier Lubumbashi à Kisangani ou la modernisation d'un aéroport à Kinshasa est une bonne nouvelle pour une poigné d’hommes d’affaires, elle n'aurait pas la même importance pour des dizaines de millions d'électeurs vivant journalièrement dans la hantise des pillages, viols et assassinats imputables aux groupes armés dans la partie orientale du pays.

Le Gouvernement congolais devrait s'impliquer contre vents et marées au parachèvement de la pacification de l'Est du pays et à la restauration de l'autorité de l'Etat sur toute l'étendue du territoire national avant d'amorcer le chantier de la reconstruction nationale. Toute option politique qui porterait sur le renversement de cet ordre des priorités serait une erreur politique fatale pour le pouvoir en place, les élites et masses congolaises pouvant finalement la considérer à tort ou à raison comme une simple approche visant des apparences et trompe-œil en lieu et place d'une recherche des solutions structurelles aux nombreux problèmes existentiels auxquels les Congolais font présentement face.
* * *
Faustin Lokasola N’Koy Bosenge
Chercheur
Tel. + 243 998866498
E-mail: npdacong2003@yahoo.fr