L’Utilité de l’assassinat (George Friedman)

George Friedman est le pendant américain de Jacques Attali. Les deux sont futurologues et font de la prospective agressive. Le dernier livre de George Friedman, « Les 100 prochaines années » (je ne sais pas s’il est déjà traduit en français), parle du siècle de l’empire américain qui commence et de la marginalisation de l’Europe. Sur son blog, Jacques Attali titrait récemment un billet « L’Europe sort de l’Histoire ». Les deux sont également des hommes pratiques. Jacques Attali dans le domaine des banques et finances ; George Friedman, politologue de formation, dans le domaine d’intelligence. Il a même créé sa propre compagnie d’analystes de l’intelligence appelée STRATFOR.

La réflexion de George Friedman sur l’assassinat du cadre du Hamas à Dubaï me paraît importante pour notre pays qui, faut-il le rappeler, a connu et connaîtra peut-être encore son lot d’assassinats politiques. Un autre point de la réflexion de George Friedman qui me paraît important est sa courte discussion des services de renseignements — services qui ont virtuellement disparu de notre pays alors qu’on est entouré de pays prédateurs et rapaces…

L’apparent assassinat perpétré par Israël contre un agent du Hamas aux Emirats Arabes Unis s’est transformé en une série d’événements bizarres avec de nombreux faux passeports, des présumés agents israéliens magnétoscopés et l’outrage international (pour la plupart feint), bien plus en rapport avec l’usage des faux passeports qu’avec la mort de l’agent. Si l’on en croit les médias, il a fallu près de 20 personnes et une crise diplomatique pour le tuer.

STRATFOR a écrit sur les détails de l’assassinat au fur et à mesure que nous l’apprenions, mais nous considérons ceci comme une occasion pour aborder une question plus vaste : le rôle de l’assassinat en politique internationale.

DÉFINIR L’ASSASSINAT
Nous devons commencer par définir ce que nous entendons par assassinat. C’est le fait de tuer un individu particulier pour des buts politiques. Il diffère du fait de tuer l’amant de son épouse parce que c’est politique. Il diffère du fait de tuer un soldat sur le champ de bataille d’autant que le soldat est anonyme et n’est pas tué pour qui il est mais à cause de l’armée dans laquelle il est en train de servir.

La question de l’assassinat, dans le jargon courant « assassinat ciblé », soulève la problématique de son but. A part la méchanceté ou la vengeance, comme ce fut le cas pour l’assassinat d’Abraham Lincoln, le but de l’assassinat est d’atteindre une fin précise en affaiblissant l’ennemi d’une certaine façon. Ainsi, le fait est que lorsque les Américains ont abattu l’Amiral Isoroku Yamamoto au cours de la Deuxième Guerre Mondiale, c’était un assassinat ciblé. Ses déplacements étaient connus et les Américains avaient l’opportunité de le tuer. Tuer un commandant incompétent serait contreproductif, mais Yamamoto était superbe stratège, sans pair dans la force navale japonaise. Le tuer affaiblirait l’effort de guerre nippon, ou tout au moins donnerait une chance raisonnable de le faire. Avec tout ce petit monde en train de mourir autour de lui en pleine guerre, le choix moral ne semblait guère complexe alors, ni ne le semble actuellement.
De telles occasions se produisent rarement sur le champ de bataille. Il y a très peu de généraux qui ne peuvent être promptement remplacés, et peut-être même remplacés par quelqu’un de plus compétent. De toute façon, il est difficile de localiser les commandants ennemis, ce qui veut dire que l’opportunité de les tuer se présente rarement. Et comme les commandants demandent à leurs troupes de risquer leurs vies, ils ne peuvent se prévaloir d’aucune immunité contre le danger.

Or, considérons un autre cas. Supposez que le leader d’un pays serait singulier et irremplaçable, ce que très peu d’entre eux sont. Mais pensez à Fidel Castro, dont le rôle capital dans le gouvernement cubain était indéniable. Supposez qu’il soit l’ennemi d’un autre pays comme les Etats-Unis. C’est un état d’hostilité non-officiel — aucune guerre n’a été déclarée — mais une hostilité de fait cependant. Est-il légitime d’essayer de tuer un tel leader dans un effort de détruire son régime ? Déplaçons cette question sur Adolf Hitler, l’étalon-or du mal. Aurait-il été inapproprié d’avoir cherché à le tuer sur la base du régime qu’il avait créé et sur ce qu’il avait dit qu’il en ferait ?

Si la position est que le fait de tuer Hitler eût été immoral, alors nous avons un problème avec les normes morales utilisées. Le cas le plus complexe, c’est Castro. Il n’est certainement point un Hitler, mais ni un romantique révolutionnaire démocratique comme certains l’avaient décrit. Mais s’il est légitime de tuer Castro, alors où tracerait-on la limite ? Qui ne serait-il pas légitime de tuer ? Comme avec Yamamoto, le nombre des cas dans lequel tuer un leader politique impacterait la politique ou la force du régime est extrêmement limité. Dans la plupart des cas, l’argument contre l’assassinat n’est pas moral mais pratique : Il n’y aurait aucune différence si la cible en question vit ou meurt. Mais là où il y aurait un impact, l’argument devient différent. Si nous posons qu’Hitler était une cible légitime, alors nous avons posé qu’il n’y a aucune interdiction absolue d’assassinat politique. La question, c’est de savoir ce que le seuil doit être.

Tout ceci est une préface à l’assassinat aux Emirats Arabes Unis, parce qu’il représente un troisième cas. Depuis l’émergence de l’appareil moderne d’intelligence, des branches armées clandestines leur ont fréquemment été attachées. Les Etats-nations du 20ème siècle ont tous eu des organisations de renseignements. Ces organisations ont entrepris une série d’opérations clandestines au-delà de la collecte d’intelligence : de l’approvisionnement en armes aux groupes politiques dans les pays étrangers, en passant par le renversement des régimes à l’appui aux opérations terroristes.

Au cours de la seconde moitié du siècle, des organisations clandestines sans ancrage étatique furent développées. En même temps que les empires européens s’effondraient, des mouvements politiques voulant prendre contrôle créèrent des appareils de guerre clandestine pour chasser les Européens par la force ou pour vaincre leurs compétiteurs politiques. Le système d’intelligence avec ancrage étatique d’Israël émergea de celui créé bien avant l’indépendance de l’Etat hébreu. Les différences factions palestiniennes créèrent les leurs. Par-delà ceci, bien sûr, des groupes comme Al-Qaeda créèrent leurs propres capacités clandestines, contre lesquelles les Etats-Unis ont aligné leur propre capacité clandestine massive.

Les Assassinats d'aujourd'hui

La réalité contemporaine n’est pas le champ de bataille sur lequel Yamamoto pourrait être ciblé ou un leader politique charismatique dont la mort pourrait détruire son régime. Bien au contraire, une grande partie de la politique et de la guerre internationales est bâtie autour de ces capacités clandestines. Dans le cas du Hamas, la mission de ces opérations clandestines est d’obtenir des ressources nécessaires pour le Hamas en vue de combattre les forces israéliennes sur des termes en leur faveur : des attentats terroristes aux attaques aux mortiers. Pour Israël, les opérations clandestines existent pour fermer l’accès aux ressources du Hamas (et d’autres groupes), pour les rendre hors d’état de nuire ou de résister à Israël.

Ainsi exprimée, la guerre clandestine a un sens, particulièrement pour les Israéliens lorsqu’ils s’attaquent aux efforts clandestins du Hamas. Le Hamas s’active clandestinement pour obtenir des ressources. Son jeu, c’est d’esquiver les Israéliens. Le but d’Israël est d’identifier et d’éliminer la capacité clandestine. Hamas est la proie, Israël le chasseur. Apparemment la proie et le chasseur se sont croisés aux Emirats Arabes Unis, et la proie a été tuée.

Mais il y a des complexités ici. En premier lieu, dans une guerre, le but est de rendre l’ennemi incapable de résister. Tuer juste n’importe quel groupe de soldats ennemis n’est pas l’objectif. En fait, détourner les ressources pour combattre l’ennemi dans la périphérie, laissant le centre de gravité de la force ennemie intacte, cause bien plus de mal que de bien. La guerre clandestine est différente de la guerre conventionnelle, mais la question essentielle demeure : La cible que vous êtes en train d’éliminer est-elle essentielle à la capacité de l’ennemi de combattre ? Et, qui plus est, comme la fin de toute guerre est politique, la défaite de l’ennemi vous rapproche-t-elle de vos objectifs politiques ?
Les organisations clandestines, comme les armées, sont conçues pour survivre à l’attrition. On s’attend que des agents soient découverts et tués ; le système est conçu pour survivre à cela. Le but de la guerre clandestine est soit de pénétrer l’ennemi si profondément, ou de détruire l’un ou plusieurs cadres importants à l’opération du groupe, que l’organisation clandestine cesse de fonctionner. Toutes les organisations clandestines sont conçues pour prévenir que ceci ne se produise.

Elles le réalisent par la redondance et la régénération. Après le massacre aux Jeux Olympiques de Munich en 1972, les Israéliens ont monté une intense opération clandestine pour identifier, pénétrer et détruire le mouvement — appelé Septembre Noir — qui avait organisé l’attaque. Septembre Noir n’était pas simplement un mouvement séparé mais un front des factions palestiniennes variées. Tuer ceux qui étaient impliqués dans l’attentat de Munich ne paralyserait pas Septembre Noir, et détruire Septembre Noir n’a nullement détruit le mouvement palestinien. Le mouvement avait une redondance — la capacité de placer de nouveaux cadres capables dans les rôles de ceux qui avaient été tués — et pouvait donc se régénérer, former et déployer de nouveaux opérateurs.

La mission [israélienne] avait été menée avec succès, mais la mission était mal conçue. A l’instar d’un général utilisant une force écrasante pour détruire un élément marginal de l’armée ennemie, les Israéliens ont centré leur capacité clandestine à détruire des éléments dont la destruction ne donnerait pas aux Israéliens ce qu’ils voulaient — la destruction des capacités clandestines palestiniennes variées. Elle aura été politiquement nécessaire pour le public israélien, elle aura été émotionnellement satisfaisante, mais les ennemis d’Israël n’ont pas été brisés. Considérez le fait qu’Entebbe se passa en 1976. Si le but d’Israël en ciblant Septembre Noir était la suppression du terrorisme par des groupes palestiniens, l’attaque contre un groupe n’a pas mis fin à la menace des autres groupes.
Les fins politiques recherchées par les Israéliens n’ont donc pas été réalisées. Les Palestiniens ne sont pas devenus plus faibles. L’année 1972 n’était pas le point culminant du mouvement palestinien politiquement. Il devint plus fort avec le temps, obtenant une légitimité internationale substantielle. Si la mission était de détruire l’appareil clandestin palestinien pour affaiblir la capacité palestinienne et affaiblir sa force politique, la guerre clandestine d’élimination des individus spécifiques identifiés comme des agents ennemis échoua. Les agents étaient souvent tués, mais l’opération n’avait pas obtenu le résultat escompté.

Et c’est ici où se trouve le dilemme de l’assassinat. Il est extraordinairement rare d’identifier une personne dont la mort affaiblirait matériellement un mouvement politique important d’une façon déterminante — c’est-à-dire, si ladite personne est morte, alors le mouvement se terminerait. Ceci est particulièrement vrai pour les mouvements nationalistes qui peuvent recruter d’un très grand vivier de gens et de talents. Il est également difficile de réduire un mouvement assez rapidement pour détruire la capacité régénérative et redondante de l’organisation. Le faire exige une extraordinaire pénétration d’intelligence ainsi qu’un effort clandestin massif, un effort tel qu’il révèle rapidement la pénétration et identifie vos propres agents.

Une frappe unique et générale est ce dont on rêve. La guerre clandestine fonctionne en fait comme une guerre d’attrition, impliquant une lente accumulation d’intelligence, l’organisation d’une frappe, d’un assassinat. A ce point, un homme est mort, un homme dont le remplaçant est sans doute déjà formé. D’autres sont tués, mais la masse critique n’est jamais atteinte, et il n’y a aucune cible qui aussitôt tué causerait tout à changer.
Dans une guerre, il y a une terrible tension entre les émotions du public et la logique froide qui doit guider le général. Dans la guerre clandestine, il y a une grande satisfaction émotionnelle pour un pays lorsqu’il est révélé que quelqu’un qu’il considère non seulement comme un ennemi mais comme quelqu’un responsable de la mort de leurs concitoyens a été tué. Mais les généraux et les directeurs des services d’intelligence ne peuvent se permettre cette satisfaction. Ils ont des ressources limitées, qui doivent être consacrées à réaliser les objectifs politiques et à assurer la sécurité du pays. Ces ressources doivent être utilisées efficacement.

Il y a des Hitlers dont la mort est moralement réclamée et pourrait avoir un effet pratique. La plupart de ces assassinats sont à la fois moralement et pratiquement ambigus. Dans la guerre clandestine, même si vous reconnaissez en tout point moral la cruauté de vos ennemis, vous devez soulever la question de savoir si tous vos efforts sont en train d’avoir un réel effet sur les ennemis sur le long terme. S’ils peuvent tout simplement remplacer l’homme que vous avez tué, pendant qu’ils forment dix autres agents, vous avez réalisé fort peu. Si l’ennemi continue à être politiquement prospère, alors la stratégie doit être réexaminée.

Nous n’écrivons pas ceci en tant que pacifistes; nous ne pensons pas qu’on puisse éviter de tuer des ennemis. Et nous ne pensons certainement pas que les exigences morales incohérentes de ce qu’on appelle le droit international doivent guider n’importe quel pays lorsqu’il s’agit pour ce pays de se protéger. Ce dont nous parlons ici est l’efficacité de l’assassinat dans la guerre clandestine. Assez fréquemment, il ne représente pas, à notre avis, une solution efficace à la menace militaire et politique posée par les organisations clandestines. Il pourrait servir de jugement sur un ennemi, et il pourrait perturber une organisation pendant un certain temps ou même rendre une organisation spécifique intenable. Mais dans les guerres clandestines du 20ème siècle, les occasions pour lesquelles les opérations clandestines —y compris les assassinats — ont atteint les fins politiques poursuivies furent rares. Ceci ne signifie pas qu’elles ne le firent point. Ceci veut dire que l’utilité de l’assassinat comme une partie importante de la guerre clandestine doit être considérée soigneusement. L’assassinat n’est pas sans coût, et dans la guerre, toutes les actions doivent être rigoureusement évaluées en termes de coûts par opposition aux avantages.

George Friedman

Lu pour vous par l'ONG Jeunesse du Monde


Lien Internet suggéré