Colette Brackmann commemore Augustin Katumba Mwanke

Un an après sa disparition, Katumba Mwanke n’a jamais été remplacé

Voici un an, lorsque le Gulfstream 200 en provenance de Kinshasa via Goma s’écrasa dans un ravin au-delà de la piste du petit aéroport de Bukavu, la mort de Katumba Mwanke, 48 ans, député de Pweto et éminence grise du président Joseph Kabila, provoqua plus de stupeur que de véritable chagrin.
Les Occidentaux ne voulaient voir en lui que l’homme des contrats avec la Chine et ils avaient le sentiment que cet ingénieur de formation, qui avait longtemps travaillé dans une banque sud africaine, privilégiait désormais d’autres partenaires, dont le diamantaire israélien Dan Gertler. La paternité de contrats opaques, désavantageux pour les finances publiques, lui était imputée et bon nombre de Congolais, au-delà de la discrétion du personnage, le désignaient comme le pilier du régime sinon le faiseur de rois.
Les Rwandais furent les seuls à ne pas se méprendre et Kigali déplora immédiatement la disparition d’un grand Africain, d’un homme fiable avec lequel il était possible de discuter d’affaires d’Etat. Quant au président Kabila, au-delà du choc provoqué par cette disparition brutale, chacun put constater son réel désarroi.
C’est qu’Augustin Katumba Mwanke, qui avait connu Joseph Kabila alors qu’il n’était encore lui-même que gouverneur du Katanga, exerçait sur le président une sorte d’emprise paternelle, allant bien au-delà de son simple statut de parlementaire : il était la cheville ouvrière du parti présidentiel, le PPRD (parti populaire pour la reconstruction et le développement), il donnait son feu vert à toutes les nominations importantes et surtout il était personnellement chargé de tous les dossiers délicats.
C’est ainsi qu’en février 2012, alors qu’il préparait la signature d’un contrat immobilier sur l’île d’Idjui, Katumba Mwanke gérait aussi les relations avec Kigali et en particulier le sort du général Bosco Ntaganda. A l’époque, les Occidentaux, sous la pression de Human Rights Watch, exigeaient l’arrestation immédiate et le transfert à la Cour pénale internationale de ce chef de guerre qui dirigeait, avec l’accord de Kigali, les opérations militaires dans l’Est du Congo et s’était considérablement enrichi au passage.
La brutale disparition de Katumba allait torpiller les délicates négociations en cours, qui auraient sans doute abouti à la discrète mise à l’écart de Bosco, sans qu’il soit pour autant transféré à La Haye. Elle allait aussi ouvrir la voie à la recherche par Kinshasa d’une solution militaire, dans le but d’asseoir l’autorité de l’Etat dans l’Est du pays et de mettre fin à l’ « armée dans l’armée » que représentaient Bosco et ses officiers. Cette tentative de remise au pas allait accélérer le développement du M23, un mouvement composé d’officiers tutsis qui se lancèrent dans une mutinerie et, dès avril, infligèrent de cuisantes défaites à l’armée gouvernementale, les rebelles bénéficiant à la fois du soutien rwandais et de trahisons internes.
En plus des dossiers politiques et diplomatiques dont lui seul possédait la clé, Katumba Mwanke allait aussi emporter le secret de certaines tractations économiques. Certes, -son domaine de Pweto avec hôtel de luxe et aéroport en témoigne- il s’était personnellement enrichi et avait sans doute partagé. Mais ce nationaliste avait aussi veillé à constituer une « cagnotte » importante, afin de permettre au pouvoir de résister aux pressions et au chantage financier, d’organiser sur fonds propres les élections (puisque les Occidentaux refusaient de s’engager), de financer la campagne électorale, et, comme le faisait déjà Mobutu, de s’acheter fidélités ou redditions. Des pratiques peu orthodoxes qui furent régulièrement dénoncées par les experts onusiens enquêtant sur le pillage des ressources du Congo et le développement des « réseaux d’élite… »
Un an après sa disparition, qui suivit le décès, en 2007, du professeur Samba Kaputo, et la mise à l’écart du général John Numbi (tenu pour responsable de l’assassinat de Floribert Chebeya), la plupart des observateurs estiment que Katumba Mwanke n’a pas été réellement remplacé et que, privé de ses principaux conseillers ou fusibles, le chef de l’Etat se retrouve désormais en première ligne.
Kigali n’ayant plus retrouvé d’interlocuteur fiable du côté congolais, les relations entre le Rwanda et le Congo se sont dangereusement dégradées. Certes, Kinshasa a mené contre son voisin une offensive diplomatique assez efficace, dénonçant tous azimuts le soutien apporté au M23 et amenant la communauté internationale à adopter des sanctions contre Kigali. Cependant, face à un adversaire tel que Paul Kagame, la politique du choc frontal, du « quitte ou double », n’est pas sans risque, ainsi que l’expérimenta Laurent Désiré Kabila, père du président actuel, qui finit par être assassiné en 2001.
Avec les Occidentaux, et en particulier la France, les relations ne sont guère meilleures. Certes, au Conseil de Sécurité, la diplomatie française défend vigoureusement l’intégrité et la souveraineté du Congo et inspire les résolutions condamnant le M23. Cependant, -l’attitude de François Hollande l’a démontré lors du sommet de la francophonie-, le président Kabila lui-même, mal défendu à Paris, n’est pas bien en cour. Non aligné, mauvais communicateur et mal rompu aux usages du « pré carré », Kabila n’a pas fini de payer (bien plus que bon nombre de ses collègues africains guère mieux élus…) les irrégularités constatées lors des élections de novembre 2011. Quoiqu’en dirent ses adversaires, ces fraudes ne remirent guère en cause l’ordre d’arrivée des candidats mais elles ternirent durablement la victoire du chef de l’Etat et elles hypothéquèrent son second mandat.

Pour tenter de renverser la vapeur, le président Kabila compte aujourd’hui sur son Premier ministre, Matata Mponyo Mapon, qui avait failli être emporté dans le même crash aérien que Katumba alors qu’il était encore en charge des Finances. Cet économiste rigoureux, travailleur, est désormais envoyé sur tous les fronts, qu’il s’agisse de renouer avec le FMI, de procéder au recrutement et à la formation de jeunes militaires afin de recréer une meilleure armée, de stabiliser l’économie et de poursuivre la reconstruction du pays et de ses infrastructures. Mais le chef du gouvernement, -un technocrate qui n’a guère de base partisane- se fait beaucoup d’ennemis, à tous les niveaux. Non seulement la population s’impatiente, car les fruits de la croissance se font attendre tandis que les taxes se multiplient, mais de puissants intérêts mafieux, actifs entre autres dans le blanchiment de l’argent sale via les exportations de diamants, ne sont pas disposés à se laisser remettre au pas. Quant aux milieux d’affaires, ils dénoncent la « rage taxatoire » d’un gouvernement désireux d’accroître les recettes de l’Etat.

Si le Premier ministre est souvent envoyé au feu, le président est lui aussi obligé de s’avancer en première ligne et il vient de convoquer un « dialogue national » qui devrait, en principe, réunir tous les partis et consolider l’unité face à la guerre aux frontières. Majorité comme opposition sont invités à débattre, à Kinshasa cette fois, de certains points de gouvernance qui avaient été soulevés, à Kampala, par la délégation du M23 qui, de simple groupe rebelle s’est transformée en mouvement politico militaire. Bon nombre de ces reproches et de ces attentes sont largement partagés, qu’il s’agisse de la décentralisation, de la réforme de la commission électorale indépendante, de la lutte contre la corruption. Mais à Kampala, le dialogue n’a pas abouti car la délégation gouvernementale ne s’est pas estimée mandatée pour discuter de ces sujets de fond avec les porte parole d’un mouvement armé, soutenu par un pays voisin et dressé contre les institutions du pays.

Un an après la mort de Katumba, privé de ses fusibles et de l’appui d’un certain nombre d’ «hommes forts », décédés ou mis à l’écart, largement critiqué au sein de la population, le chef de l’Etat congolais apparaît comme un homme assez seul et menacé : il vient d’échapper à –au moins- deux tentatives d’attentat, un complot a été déjoué en Afrique du Sud, des infiltrations d’hommes armés s’opèrent au départ de Brazzaville, les diamantaires mettent de l’argent à la disposition de groupes factieux, d’anciens amis occidentaux, avec lesquels le contact n’a pas été bien entretenu, le désignent désormais comme la principale source des problèmes ! Et même les pays d’Afrique australe (Tanzanie, Mozambique, Angola, Afrique du Sud) considérés comme ses principaux soutiens, ne se pressent guère pour envoyer au Kivu la «force africaine » censée surveiller la frontière et désarmer les « forces négatives ».

Paradoxalement, un an après la disparition du député de Pweto, les efforts de remise en ordre (au sein de l’armée, des finances, des circuits commerciaux, de la commission électorale, du dialogue politique) s’avèrent plus dangereux que les agencements opaques mais efficaces que contrôlait l’éminence grise du régime. A la limite, le meilleur atout dont dispose Kabila, aléatoire s’il en est, (car le retour au chaos demeure une très profitable hypothèse) c’est que nul n’a encore identifié celui qui pourrait le remplacer et satisfaire les exigences contradictoires des uns et des autres !


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Madame Colette Brackmann Journaliste Belge