Les élections au 30 Juin 2005, vitesse ou précipitation ?

Au moment actuel où, conformément aux vœux profonds de la majorité de la population congolaise et souhaits maintes fois exprimés de la communauté internationale de voir le processus de paix en cours cheminer inexorablement vers la tenue des élections crédibles, supposées doter le pays des institutions issues des urnes, et par conséquent, démocratiquement légitimes ; il est de plus en plus question de la recherche des voies et moyens susceptibles d’amener aussi bien les pouvoirs publics congolais que la classe politique et la société civile locales, avec l’appui de la communauté internationale; à affronter ce pari fortement risqué d’organiser des scrutins crédibles dans un contexte post – conflit, et surtout de consensus politique nationale précaire (1) ; il nous a paru d’une importance capitale, avant toute chose, dans le but de mieux solliciter l’attention de l’opinion et des décideurs congolais sur une question qui risque de remettre en question tout le progrès accompli jusqu’à présent sur la voie de l’avènement de la Troisième République congolaise sur la question de la date du 30 juin 2005, prévue pour la tenue des élections.

En effet, si la transition politique intervenant dans un pays dans le cadre du processus de paix est une approche classique de toute démarche orientée vers la restauration de l’autorité de l’Etat et d’un nouvel ordre institutionnel ; par contre, la reforme du secteur de sécurité, au même titre que l’organisation des scrutins constituent à la fois la clé de voûte et le passage obligé de cette mue de la logique de la guerre à celle de la consolidation de la paix et de l’implantation de la démocratie.

Ainsi, il va de soi qu’aucune transition politique démocratique digne de ce nom ne pourrait se concevoir sans la tenue des scrutins libres et démocratiques, tout comme ceux – ci ne pourraient être envisageables sans l’aménagement préalable d’un minimum des conditions sécuritaires.

A la lumière de ce qui précède, il y a donc lieu de constater qu’aussi bien les processus de consolidation de la paix et de la restauration de l’ordre étatique que l’avènement d’une nouvelle république sont des réalités étroitement tributaires d’un certain nombre de préalables sécuritaires.

S’agissant du cas d’espèce en RDC, il nous paraît évident qu’un mauvais accomplissement de la réforme du secteur de sécurité entraverait ipso facto une bonne tenue des élections, et par conséquent, entraînerait par la voie des conséquences l’échec de l’ensemble du processus de paix, laissant ainsi libre cours à toute la possibilité de la résurgence du langage des armes qui, à son tour, ne pourrait qu’inéluctablement évanouir l’actuelle perspective de l’implantation et de la consolidation de la paix et de la stabilité aussi bien en RDC que dans les Grands Lacs.

C’est ainsi que nous disons que s’il est bon et juste que les garants du processus de paix actuel en RDC soient constamment préoccupés par les questions d’ordre juridique, financier et administratif liées aux prochaines consultations électorales, par contre , il nous paraîtrait nettement imprudent ou suicidaire de considérer, comme il semble être malheureusement le cas actuellement, les aspects sécuritaires des élections comme une matière d’importance secondaire ; eu égard aussi bien à l’état actuel de la déliquescence avancée du secteur de sécurité congolais que de la menace du terrorisme international pesant présentement de façon maligne dans la sous – région des Grands Lacs

Tenant compte de tout ce qui précède, nous avons estimé nécessaire de solliciter la bienveillante attention des décideurs et de l’opinion sur cette impérieuse conditionnalité entre un accomplissement judicieux de la réforme du secteur de sécurité congolais et la réussite du processus de la couverture sécuritaire des prochaines élections.

Nous tenons à souligner qu’il serait souhaitable que cette reforme du secteur de sécurité congolais soit appréhendée dans son assertion la plus globalisante, qui la situe bien au – delà du simple processus de l’intégration de l’Armée et de la Police, du DDR et de la restructuration des services de sécurité du pays; et intègre également une redéfinition stratégique de la diplomatie congolaise, une humanisation de la justice et la requalification de la territoriale en fonction du principe de gestion concertée des pouvoirs publics par les ex – belligérants, l’opposition politique et la société civile tel que consigné dans l’ « Accord global et inclusif » de Sun City.

Comme souligné plus haut, c’est dans cet ordre d’idées, en scrutant les enjeux et défis de l’actuelle transition politique congolaise dont dépend la survie du Congo en tant que nation, et surtout, le processus de la restauration de la paix et stabilité dans l’ensemble de la sous – région des Grands Lacs ; que nous avons jugé utile et urgent d’ouvrir, à l’intention des partenaires à la paix en RDC et dans la sous – région, ce débat sur la nécessité d’une préparation, évitant toute agitation et précipitation, de la couverture sécuritaire des prochaines élections ; ce qui suppose un travail de réflexion destiné à :

- Proposer à la bienveillante attention des décideurs congolais des pistes de solution pour un accomplissement judicieux de la réforme du secteur de sécurité congolais, avec un accent plus particulier sur un établissement correct de la carte de vulnérabilité des prochaines consultations électorales au regard du profil actualisé de la menace interne et externe.

- Sensibiliser les décideurs congolais, la classe politique et la société civile locales ainsi que l’opinion nationale et d’autres partenaires locaux et internationaux à la paix en RDC sur la nécessité de tenir compte de cette impérieuse conditionnalité entre la réussite de la reforme du secteur de sécurité congolais et la tenue des élections.

En effet, il est une très bonne chose que le peuple congolais opte et insiste pour la tenue des scrutins dans les délais constitutionnels impartis par l’ « Accord global et inclusif » ; mais il serait mieux qu’il évite de tomber dans le piège d’une improvisation naïve qui s’apparenterait à l’irresponsabilité et à un certain aventurisme.

Nous estimons que les dirigeants et élites congolais doivent maintenant prendre leur courage pour expliquer à la population qu’il pourrait ne pas être possible d’organiser des élections crédibles au pays, sans un accomplissement préalable de la réforme du secteur de sécurité congolais, notamment l’intégration et la restructuration de l’Armée et le processus DDR qui, quoi que l’on dise, sont des processus exigeant du temps et d’importantes ressources financières, qui ne sont pas actuellement tout à fait à la portée du Gouvernement.

Or, à moins de six mois de la date prévue pour la tenue des élections, il y a lieu de constater que tout le monde continue à parler de la reforme du secteur de sécurité, sans qu’il y en ait eu quelque part un début effectif d’exécution. Rien n’est impossible à celui qui croit, dit – on. Cependant, nous avons estimé qu’il était plus prudent d’opter pour le réalisme, et de penser qu’il était très nécessaire de solliciter solennellement l’attention des décideurs congolais sur l’obligation qui leur incombe de réunir un minimum des conditions sécuritaires requises pour la tenue des scrutins acceptables au pays, dans les délais constitutionnels qui, heureusement, permettent une certaine élasticité.

Dans les quelques quatre mois qui restent, il pourrait ne pas être évident que les pouvoirs publics congolais accomplissent une intégration et restructuration parfaite de l’Armée et de la Police, le processus DDR, et encore moins la réforme de l’ensemble du secteur de sécurité congolais ; mais, nous estimons qu’avec un travail sérieux de conception et de planification, il y aurait lieu de limiter les dégâts en préparant un minimum des conditions sécuritaires et logistiques pour la tenue de ces scrutins, qui ne seraient certainement pas les meilleurs du monde, mais tout de même acceptables.

Nous estimons qu’il y a lieu de faire confiance à l’expertise national, en responsabilisant par exemple la Chaire UNESCO de l’Université de Kinshasa, qui piloterait un panel regroupant des experts du Gouvernement et de la société civile, travaillant en harmonie avec le Parlement de transition et la classe politique, pour affronter ce pari, qui est certes très risqué, mais dont la réussite n’est pas impossible.

Le problème capital est sans doute l’intégration de la nouvelle armée ; dans la mesure où celle – ci devrait tenir compte de plusieurs paramètres sécuritaires, politiques et budgétaires dont l’Exécutif congolais actuel n’a peut – être pas toute la maîtrise, comme la nécessité de la « rationalisation » du volume des effectifs de la population militaire du pays au regard de la nécessité du respect de l’équilibre régional, des possibilités budgétaires de l’Etat, des exigences du rendement en terme de capacités de l’Armée, de la Police et des services de sécurité. Tout ce travail requiert du temps et de l’argent.

De toutes les façons, il est tout à fait normal que le pays sortant de la guerre, le Gouvernement compte essentiellement sur la communauté internationale aussi bien pour l’ensemble du processus de réforme du secteur de sécurité que pour la tenue des élections, mais il ne serait pas décent que la RDC continue indéfiniment de dépendre de la l’aumône de la communauté internationale pour ses charges sécuritaires nationales.

Il serait souhaitable que le peuple et les dirigeants congolais ne perdent pas de vue que la coopération internationale n’est qu’un « rendez – vous du donner et du recevoir », où il ne serait pas normal d’espérer d’être continuellement assisté à titre humanitaire, sans être à mesure d’apporter quelque chose en retour.

Les autorités congolaises devraient constamment réfléchir sur les voies et moyens d’amener l’Etat à assumer les charges budgétaires liées à la défense et sécurité. Il y a lieu de chercher à comprendre comment des pays comme l’Ouganda, l’Ethiopie, le Kenya, la Tanzanie, etc. arrivent à mobiliser de solides budgets de défense et sécurité, alors qu’ils ne produisent pas du diamant et du coltan comme le Congo.

En outre, les attentes de la population congolaise vis – vis des prochaines consultations électorales ne devraient pas occulter le fait que les prochains scrutins ne puissent aucunement constituer une panacée à tous les problèmes de la RDC qui, à notre humble avis, risqueraient même de doubler d’intensité juste avant ou après les élections.

Par conséquent, il appartient aux pouvoirs publics congolais de s’assumer comme garants de la sécurité des personnes et des biens ainsi que de l’intégrité du territoire national, et de tout mettre en œuvre pour élaborer des stratégies de défense et sécurité judicieuses et cohérentes, susceptible de mettre le pays en phase avec l’échiquier stratégique sous - régional et international, en positionnant la RDC comme un partenaire sécuritaire crédible, dont la communauté internationale aurait besoin du partenariat pour la restauration et le maintien de la paix et stabilité dans les Grands Lacs, au regard des risques du génocide et de la menace terroriste. Le Congo dispose largement des ressources humaines et matérielles pour gagner ce pari. Tout le problème demeure au niveau de la volonté politique et de l’organisation.

En réformant correctement son secteur de sécurité, et en professionnalisant son armée, sa police et ses services de sécurité au regard des opérations de maintien de la paix et de lutte anti – terroriste, la RDC se placerait en position d’être éligible au regard de l’appui financier de la communauté internationale, cette fois – ci, non en tant que simple quémandeur de l’aumône, ce qui ne pourrait durer indéfiniment ; mais en tant que partenaire respectable pour son rôle actif dans la stabilisation de l’Afrique Centrale ; c’est ce que certains de ses voisins de la sous - région ont compris depuis longtemps, et ils se débrouillent plutôt bien, même s’ils n’ont pas les mêmes atouts que la RDC.

Il est grand temps que les Congolais mettent de l’ordre dans leur boutique, en vue de se placer en mesure de jouer le rôle que le monde attend du Congo pour la stabilisation des Grands Lacs et le développement de l’Afrique subsaharienne.

Nous revenons en arrière pour souligner que s’il est bon de réfléchir sur les aspects sécuritaires liés à l’organisation et à la tenue des prochaines consultations électorales, il ne serait pas mauvais non plus, de se lancer à un exercice identique, en ce qui concerne cette épineuse problématique de la restauration d’une paix durable et de la stabilité dans les Grands Lacs.

La crise actuelle dans les Grands Lacs pourrait tirer ses origines dans une contradiction historique résultant de la juxtaposition spatiale de trois nations ayant les plus fortes densités de population d’Afrique, avec un voisin aux dimensions continentales qu’est la RDC d‘une part ; et de la recherche et protection de l’espace vital qui se soldent par la violence et des guerres fratricides consécutives à la méfiance mutuelle et à l’exclusion.

Les peuplades bantoues, nilotiques, soudanais etc., vivant dans le Graben, dans une promiscuité socio – culturelle et une très forte densité démographique, se trouvent dans un environnement socio – économique où la terre est un bien tellement précieux que le premier occupant ne partage pas facilement avec le nouveau venu, y débarquant peut - être par besoin de survie, mais dont la présence est souvent perçue, à tort ou à raison, comme une intrusion qui cache des agendas de domination.

Il nous semble qu’il ne serait pas trop s’écarter de la vérité que de dire que la crise actuelle dans les Grands Lacs a été essentiellement engendrée par le conflit entre les Hutus et les Tutsis du Rwanda, importée en RDC à la faveur de l’exclusion des Banyamulenges de la communauté nationale congolaise ; et que toute solution durable passerait par une résolution responsable et juste de la question de la nationalité dans l’Est du pays.

Ces observations nous amènent à établir le constat que la bonne tenue des élections en RDC, comme le retour d’une paix durable et de la stabilité au pays, pourrait être fortement conditionnée aussi bien à un accomplissement judicieux de la réforme du secteur de sécurité congolais qu’à une prise en charge correcte de la menace interne et externe, notamment une résolution responsable de l’équation ethnique à l’Est du pays.

Cependant, comme en 1960, il nous revient de constater que la classe politique et la population congolaise se trouvent devant une opportunité historique de faire montre de leur maturité politique, en adoptant une attitude relevant du sens de responsabilité civique, au lieu de se laisser basculer dans une irrationnelle agitation dont le seul mérite serait certainement d’arranger les affaires des pécheurs en eau trouble. Les dirigeants congolais devraient s’abstenir de gérer les affaires de la Nation selon les humeurs de la rue.

Le temps ne pardonnant pas ce qui se fait sans lui, tout comme l’histoire ayant tendance à se répéter ; il serait prudent pour le peuple congolais, de temps à autre, d’en tirer judicieusement des leçons pour éviter de retomber chaque fois dans les mêmes dramatiques erreurs du passé.

La majorité des Congolais s’accordent aujourd’hui à penser qu’une des causes fondamentales de l’actuel échec du processus de développement en RDC serait à situer sur l’impréparation d’une relève au profit des jeunes cadres nationaux qui avaient pris précipitamment pris la relève du colonisateur en 1960. Sans être un nostalgique de la colonisation, nous voudrions ici souligner que ces jeunes élites congolaises de l’époque, dont un bon nombre se voulait « progressiste », trouvaient que les idées du professeur Van Bilsen sur l’émancipation progressive du Congo étaient à la fois un affront à la « dignité » du congolais et la meilleure manière de freiner « l’élan du peuple congolais vers le progrès », son mieux – être et son bonheur.

Avec le recul du temps, en observant ce qui s’est passé dans des pays comme la Cote d’Ivoire, le Gabon, l’Afrique du Sud où la passation de l’ « imperium » entre le colonisateur et le colonisé s’est faite avec moins de heurts et précipitation, il y aurait lieu de se demander si la démarche de Van Bilsen était aussi mauvaise sur toute la ligne.

Les Congolais vivaient – ils réellement dans la misère et la captivité avant l’indépendance ? Avaient – ils accédé automatiquement au bonheur à partir de la date du 30 juin 1960 ? Une période de rallonge transitoire qui aurait permis une préparation de la relève sur le plan politique et économique n’aurait – elle pas été salutaire pour le Congo ?

Nous avons recouru à cette brève rétrospective historique, non pour défendre l’idée d’une quelconque prolongation du pouvoir actuel, et encore moins pour faire une quelconque apologie de la colonisation ou condamner la noble initiative des pères de l’indépendance qui avaient totalement raison de conduire le Congo vers la souveraineté internationale ; mais tout simplement pour montrer qu’il est toujours prudent de ne pas confondre vitesse et précipitation.

Nous estimons que les élites et leaders d’opinion congolais ont actuellement tout intérêt à se départir de leurs pesanteurs partisanes pour agir en faveur de l’intérêt supérieur du Congo ; en prenant le courage d’œuvrer pour amener les partisans de la « fatidique » date butoir du 30 juin 2005 pour la tenue des scrutins à tempérer leurs ardeurs ; en leur rappelant que la tenue des élections est souhaitable à la date indiquée, que la Constitution de transition n’exclut pas la possibilité d’une petite rallonge, et que toute l’ agitation actuelle procéderait plus d’un certain populisme à la fois nocif et stérile que du respect des textes constitutionnels.

Cette situation ne devrait constituer une carte blanche qu’on donnerait aux partisans de la prolongation, qu’il faudrait toujours tenir par le bon œil, de peur ils n’aillent au – delà des délais impartis pour la tenue des scrutins par la Constitution de transition. Nous pensons qu’il serait irresponsable de précipiter la tenue des élections à la manière des badauds qui tiennent à démarrer leur rencontre de football avant que la pluie qui menace ne tombe et ne rende le terrain impraticable.

La population congolaise, la principale victime des conséquences fâcheuses de tous ces cyniques calculs des « politiciens », ne devrait pas ignorer cette réalité que les élections ont toujours constitué la phase la plus critique des processus de paix en Afrique ; les exemples de l’Angola, de l’Algérie et, plus près de nous, du Congo Brazzaville montrent à suffisance que les consultations électorales constituent l’antichambre de la guerre civile.

A notre humble avis, la réalisation d’un minimum de préalables sécuritaires justifierait un léger report pour la réalisation de certains préalables sécuritaires et logistiques.

De toutes les façons, comme en 1960, la classe politique congolaise a entre ses mains l’eau et le feu. Il lui appartient de bien préparer ou carrément de bien détruire le chemin menant vers un Nouveau Congo.

Faustin Bosenge Lokasola.
Coordonnateur du Centre de recherches NPDAC
Chercheur associé à la Chaire UNESCO de l‘Université de Kinshasa.
Tel. (243) 98866498 - E – mail : npdacong2003@yahoo.fr