Évaluation globale de la situation sécuritaire de la RDC au regard de l’échéance du 30 juin 2005

L’opinion congolaise et internationale sont, depuis bientôt quelques mois, témoins de toute une série des déclarations à sens divers, émanant de certains filles et fils du Congo, présents au pays ou en exil, plus particulièrement des hommes politiques, et stigmatisant l’incapacité et l’immobilisme de l’actuelle formule institutionnelle 1+4, ayant résulté du consensus politique national acquis au Dialogue inter - congolais de Sun City.

Comme d’aucun le sait, le dialogue de Sun City était sensé fonder l’actuelle gestion concertée de la Transition par les ex – belligérants, l’opposition politique et la société civile, dans le but fondamental de conduire le pays, dans une période ne dépassant pas trois ans, à des élections libres et démocratiques.

Au fur et à mesure que s’approchait la date du 30 juin 2005, considérée comme butoire pour la tenue des élections, se multiplièrent des opinions quelque peu va – en – guerres de certains compatriotes, stigmatisant une certaine volonté manifeste du Gouvernement de chercher à prolonger indéfiniment la Transition.

C’est ainsi que ce qui était initialement perçu comme de simples exhortations civiques destinées à amener le Gouvernement de transition à se réaliser, au regard du bilan partiel pas très élogieux de son action, se mua petit à petit à de véritables menaces insurrectionnelles contre les pouvoirs d’Etat et l’ordre public, créant du même coup au sein des esprits des Congolais une certaine psychose liée aux scenarii aussi catastrophiques qu’invraisemblables, allant de simples marches pacifiques à un véritable génocide à la rwandaise, susceptibles de subvenir en RDC au 30 juin prochain.

Au regard de ce triste tableau que certains compatriotes paraissent s’évertuer à proposer à l’Histoire, il est revenu à de nombreux Congolais et autres citoyens du monde, désireux du retour d’une paix durable en RDC et dans les Grands Lacs, de se sentir préoccupés et de se soumettre à divers questionnements par rapport aux perspectives sécuritaires actuelles engendrées par cette crise du 30 juin.

*Et si les partisans de l’ « Apocalypse » au 30 juin 2005 se décidaient de franchir le Rubicon des manifestations violentes pouvant conduire à un embrasement généralisé du pays? Et s’ils n’avaient pas les moyens de l’action préconisée au regard de l’arsenal répressif des forces de l’ordre? Et si la majorité des Congolais avait un minimum de discernement et de lucidité pour réaliser que, comme lors de deux pillages de 1991 et1992, la destabilisation du précaire équilibre social actuel et la destruction du maigre tissu social présentement en reconstitution ne seraient pas la meilleure approche pour le salut du petit peuple congolais?

Qui des hommes politiques qui appellent actuellement la population à manifester ou et du petit peuple lui – même subirait le plus les affres de la violence et des troubles à l’ordre public et à la paix?

Le leader politique a- t- il pour vocation principale d’aveugler la population et de la conduire vers sa déperdition en s’en servant comme des marche –pieds, ou plutôt d’œuvrer en guide modérateur pour la recherche du dialogue conciliateur et des solutions de compromis pour la préservation du consensus national entre les citoyens d’une part, et les communautés nationales de l’autre.

Et si le pouvoir actuel pouvait s’abstenir de compartimenter la communauté nationale en citoyens favoris « ayant droits » au bonheur et aux honneurs d’un coté, et de l’autre, ceux dont le lot quotidien n’est fait que des frustrations engendrées par l’exclusion politique et sociale te des aigreurs de l’absence de toute perspective d’amélioration de leurs conditions sociales?

*Et si les autorités du pays pouvaient être plus réceptives aux préoccupations de la majorité silencieuse congolaise, qui ne cesse de décrier l’incompétence doublée d’un certain excès d’esprit de jouissance d’un bon nombre de gouvernants actuels? Et si la thèse selon laquelle l’Exécutif de transition ne saurait faire en douze mois ce qu’il n’a pas pu faire en vingt- quatre mois était fondée? Et si l’équipe au pouvoir avait l’honnêteté intellectuelle de reconnaître ses limites et d’accepter la requalification du leadership national, en vue d’une légitimité populaire requise pour l’organisation des élections crédibles, tout en préservant les acquis du Dialogue inter – congolais? Et si le Bon Dieu étendait Sa bienveillante protection sur le Congo, afin que l’ « Apocalypse » promise au 30 juin n’ait pas lieu?

Gouverner, c’est prévoir dit-on. Une bonne prévision requiert un bon travail d’intelligence. A défaut d’être gouvernés, les Congolais en sont tout simplement réduits à une totale incertitude résultant des questionnements sans perspectives de réponses claires. A un mois de la fameuse date du 30 juin 2005, les pouvoirs publics congolais paraissent comparables à un homme qui tombe du haut d’un immeuble, et qui n’a plus rien à faire que de fermer les yeux et d’attendre le fatidique impact sur la chaussée.

Qu’à cela ne tienne. Que serait une évaluation globale de la situation sécuritaire du pays en ce jour?

En Ituri, considéré comme le bastion des milices ethniques, et par conséquent, un des points de flambage du processus de paix en cours en RDC, il y a lieu de noter que, malgré les arrestations de certains leaders politico - ethniques locaux, qui seraient des tireurs des ficelles de la violence, peu de bonnes nouvelles parviennent de cette partie du pays. Le personnel de la MONUC et des militaires des FARDC sont régulièrement pris pour cibles par des « assaillants inconnus ».

En outre, il nous a paru important de saluer ici l’excellent travail de monitoring qu’est en train d’abattre l’ONG DECIDI en Ituri. Grâce à cette organisation, nous avons appris qu’un bon nombre d’ex-combattants qui sont en train d’être démobilisés dans le cadre de l’opération de « Désarmement et Réinsertion Communautaires » prenaient le chemin des maquis du fameux Général Bosco Tangana, situés vers la frontière ougandaise, près des caches d’armes et que d’autres étaient carrément recrutés par des Ougandais et amenés en Ouganda, moyennant 200 dollars américains par recrue.

Un hélico civil de la MONUC vient d’essuyer des tirs aux environs de Mahagi tandis que deux membres de Médecins Sans Frontières viennent d’être enlevés par des « inconnus » dans cette partie du pays.

Ces deux informations confirment celles que la NPDAC/ONG avait reçues, en mars dernier, selon lesquelles les milices locales avaient décidé d’entreprendre des actions terroristes contre la MONUC et les FARDC, avec l’appui de certaines personnalités du sérail présidentiel en Ouganda, qui furent complétées par d’autres plus récentes, signalant l’existence d’une vaste organisation clandestine pour la prise du pouvoir par la force en RDC, dont les principaux acteurs, d’anciens hauts dignitaires mobutistes, multiplieraient actuellement des navettes entre Dallas aux Etats – Unis, Durban en Afrique du Sud et Kampala en Ouganda. Nous voudrions tout de suite préciser que jusqu’à présent, nous avons aucun élément probant indiquant que cette organisation bénéficie de l’appui de Washington et de Pretoria, qui nous paraissent plutôt acquises pour une transition pacifique et démocratique en RDC.

Dans le même ordre d’idée, l’organisation internationale « Human Rights Watch » vient de publier un rapport accusant la société américano – anglo - sud africaine dénommée « Anglo Gold Ashanti » d’avoir financé les milices du FNI, qui tendirent, au début de l’année, l’embuscade ayant coûté la vie à 9 casques de la MONUC.

En ce qui concerne le Kivu, il y a lieu de noter une relative stabilisation de la situation, suite à ce qui pourrait être une hibernation de la mouvance insurrectionnelle des Nkunda et Mutebuzi. Cependant, il y a lieu de déplorer des exactions dont sont continuellement victimes des populations locales, plus particulièrement celles du territoire de Walungu, de la part des ex – FAR et autres Interhamwes rwandais, qui contrôleraient des portions entières du territoire congolais oū ils ne font que piller, violer et tuer, bravant ainsi les troupes des FARDC.

C’est ici que certains observateurs s’étonnent du comportement de certains hommes politiques originaires du Kivu, qui sont toujours les premiers à investir les medias pour dénoncer l’invasion du territoire national lorsqu’il s’agit des Tutsis et semblent chaque fois observer un mutisme total, lorsque des citoyens congolais sont sauvagement violentés sur leur propre sol par des rebelles Hutus. Cette attitude ambiguë ne peut que donner la vilaine impression que ces compatriotes établissent une hiérarchie entre les bons et les mauvais agresseurs. Ils seraient mauvais et condamnables lorsqu’ils sont Tutsis bons et tolérables lorsqu’ils sont Hutus.

Au niveau du Katanga, il y a lieu d’espérer que les derniers événements de Lubumbashi fussent une ouverture des soupapes qui ont empêché l’implosion de l’étuve sud – katangais, qui couvait depuis plusieurs années. A ce propos il est malheureux de constater que nombre des Congolais semblent toujours ne pas tirer profit de cette leçon majeure de l’histoire du Congo que, depuis l’indépendance jusqu’à ce jour, toutes les crises politiques et guerres qui en ont résultées ont eu pour cause fondamentale la politique d’exclusion.

Par ailleurs, il est curieux de constater que tout en reconnaissant que l’ « inclusivité » de l’Accord global et inclusif de Pretoria était une condition sine qua non du retour d’une paix durable au pays, un bon nombre d’intellectuels et autres élites congolais continuent à ruminer de velléités d’exclusion à l’égard de certaines tendances politiques et minorités ethniques du pays, voulant ainsi une chose et son contraire.

Certaines sources rapportent que, en ce qui concerne les derniers événements de Lubumbashi, le problème fondamental n’était pas la sécession, et que la vérité serait que des notables de certaines ethnies du Sud - Katanga en avait marre de constater que leurs ethnies n’étaient que trop marginalisé dans le partage du « pouvoir – gâteau » au profit de celles du Nord de la Région. Il y a lieu d’espérer que les Katangais sachent laver les linges sales en famille, pour le bénéfice de la paix.

Concernant Kinshasa, au cours des trois derniers mois, des choses ont été tellement dites par rapport à l’ « Apocalypse » du 30 juin 2005 qu’il était devenu difficile de faire la part des choses entre le mythe et la réalité.
Comme souligné plus haut, tout partit d’une série des déclarations que les militants et autres sympathisants de l’UDPS attribuent à Etienne Tshisekedi, selon lesquelles le pouvoir actuel devrait rendre le tablier, dans le cas oū il n’organisait pas les élections à l’échéance du 30 juin 2005, qui furent suivies d’un son de cloche similaire, régulièrement entendu du coté du PALU, une autre formation politique à tendance radicale, dont le leader, M. Antoine Gizenga, signera une déclaration politique menaçant de foudre le Gouvernement actuel, dans le cas oū il ne démissionnait pas au 30 juin 2005, pour ne pas avoir été à mesure d’organiser les élections à ce délai.

Dans la même la lancée, la psychose des kinois ne fit que s’aggraver avec les folles rumeurs faisant état de la présence clandestine des « éléments des Forces Spéciales Rwandaises » à Kinshasa, qui seraient commandités par Kigali pour assassiner certains hommes politiques congolais, auxquelles s’ajoutèrent celles relatives à l’épuisement des stocks des machettes sur le marché de Kinshasa, ce qui sous-entendait une forte probabilité du génocide à la rwandaise à Kinshasa au 30 juin 2005.

A cet tableau très sombre de la situation sécuritaire dans la capitale, vint s’ajouter l’odieux meurtre du Père René de Haes à Kindele, aux environs de Kimwemza; surtout le mode opératoire des assaillants qui se permirent de prendre d’assaut le petit centre commercial local, à la manière d’un film de Far –West.

Bref, à quelques jours de cette fatidique échéance ci – dessus mentionnée, il y a lieu de déplorer un certain immobilisme des services spécialisés congolais, qui n’arriveraient pas encore jusqu’à présent, à dresser une projection probante de ce qui pourrait advenir au pays sur le plan sécuritaire; ce qui n’étonne pas du tout certains observateurs avertis, qui réalisent que depuis 1997, la RDC a toujours eu difficile à voir venir, et encore moins à anticiper sur les événements susceptibles de porter atteinte à la paix et sécurité au pays.

En outre, il serait souhaitable que les services de sécurité du pays évitent une évaluation trop approximative de la menace à la paix et à l’ordre public à Kinshasa au 30 juin 2005. A force d’avoir l’attention polarisée sur l’UDPS, PALU, etc., il y aurait vraiment risque d’être désagréablement surpris par une action de grande envergure qui serait orchestrée dans la ville par tous ces militaires exclus du système actuel, et qui sont en déshérence entre Kinshasa et Brazzaville, d’autant plus qu’un bon nombre d’entre eux sont des anti –terroriste et maîtrisent le terrain de Kinshasa.

Une fois encore, nous revenons sur ce problème d’exclusion. N’est – il pas un peu irresponsable d’exclure du Dialogue inter – congolais et de la transition actuelle les ex – FAZ de Brazzaville, tout en continuant indéfiniment d’accuser un Etat ami de velléité de destabilisation du pays, sans pourtant apporter une seule fois un moindre début de preuves de cette allégation?

Une étude minutieuse de la géographie criminelle de la Ville de Kinshasa, depuis l’assassinat du Professeur Mboma jusqu’au récent meurtre du Père René de Haes, montre que toutes ces crimes deplorées ont été commises par des hommes en uniformes dans la partie de la ville comprise entre l’Université de Kinshasa et le Quartier IPN, oū il est régulièrement rapporté par la population diverses exactions perpétrées par des hommes armées.

Cette situation mériterait plus d’attention lorsqu’elle est rapprochée de celle relative à la prise d’assaut du Beach SICOTRA par des ex –FAZ, anciens réfugiés de retour de Brazzaville, qui vécurent en dans la clandestinité et pendant de long mois dans les quartiers comme Kimwenza, Kindele, Matadi - Kibala etc.

Pour clore notre réflexion, nous disons que les services de sécurité du pays, dont le rôle fondamental est de protéger les hommes et les biens, devraient laisser les politiciens faire de la politique et s’investir avec professionnalisme et esprit républicain leur noble mission.

A ce propos, il nous parait honnête de saluer les efforts assez louables, mêmes s’ils demeurent jusqu’à présent moins concluant, déployés par la MONUC en vue d’aider les pouvoirs publics congolais à restaurer, tant soit peu, la paix et l’autorité de l’Etat sur toute l’étendue du pays .

Nous pensons ici particulièrement à certaines opérations mixtes FARDC – MONUC qui ont permis d’anticiper sur la menace de la recrudescence de la violence ethnique en Ituri, et à contenir, tant soit peu, les velléités insurrectionnelles de certains officiers dissidents du RCD/Goma, en l’occurrence les Laurent Nkunda, Bora Uzima et Jules Mutebuzi ; et souhaiterions que de pareilles actions devraient être entreprises également à Kinshasa, plus particulièrement en termes de patrouilles et bouclages, notamment dans les quartiers comme Kindele, Kimwenza, Matadi – Kibala etc.

En conclusion, au niveau de La NPDAC/ONG, une évaluation globale de la situation sécuritaire du pays, au regard des menaces de trouble à la paix et à l’ordre public au 30 juin 2005, a permis d’observer ce qui suit :

• Un virage à 90 degrés a été constaté dans l’attitude de certains responsables de l’UDPS et du PALU qui, ayant amorcé l’actuelle crise du 30 juin avec des discours à connotation à la fois subversive et violente, ont fini au fil du temps par adopter un langage plus responsable, qui prône la non - violence;
• Depuis l’époque de Mobutu, il y a eu de nombreux complots et autres tentatives insurrectionnelles, qui n’ont cependant pas connu de concrétisation opérationnelle, les gens cherchant tout simplement à faire du chantage pour recevoir de la part du pouvoir en place de l’argent ou des nominations;
• L’environnement international actuel, fondamentalement opposé à la prise du pouvoir par la force, et le consensus international favorable au maintien de l’actuelle formule 1+ 4 jusqu’aux élections, ne sont pas de nature à encourager les entreprise de la prise du pouvoir par la force en RDC;
• La position de L’Angola , qui disposerait actuellement d’un solide corps expéditionnaires à Kinshasa et au Bas – Congo , et qui reste opposé à toute initiative militaire contre la formule 1+ 4, pourrait être une sérieuse dissuasion contre les approches insurrectionnelles;
• Les arrestations des leaders ethniques « pyromanes » en Ituri, les pressions internationales contre les tentatives insurrectionnelles des Nkunda, Bora et Mutebezi au Kivu, la récente condamnation des cas de violence à Mbuji – Mayi par une bonne frange de l’opinion nationale, ainsi que les appels à la conciliation et au dialogue du clergé catholique à l’endroit de la classe politique congolaise constitueraient, à notre humble avis, d’importants facteurs inhibiteurs de toute velléité de destabilisation du processus de paix en cours en RDC.

A la lumière de tout ce qui précède, il y a lieu de penser qu’il est possible que Kinshasa et quelques autres villes du pays connaissent une période tumultueuse aux environs du 30 juin 2005; mais toutefois, il nous parait moins probable que la fameuse apocalypse puisse avoir lieu, telle que promise.

Cependant, nous sommes de ceux qui pense que sur le plan urbain, la plus grave menace sécuritaire pesant actuellement sur Kinshasa ne serait pas liée au 3o juin, mais plutôt à la présence des milliers d’ex- FAZ abandonnés à eux – mêmes, et réduits à vivoter entre Kinshasa et Brazzaville, et que sur le plan national, le feu qui pourrait un jour relancer l’embrasement de la RDC proviendrait du coté de Kampala, au moment tous les regards des Congolais sont tournés vers Kigali.

Kinshasa, le 6 mai 2005

Faustin Bosenge Lokasola
Coordonnateur du centre de recherches sur la paix et sécurité « NPDAC/ONG ».
Chercheur associé à la Chaire UNESCO pour l’Afrique Central et les Pays de la SADC de l’Université de Kinshasa.
Participant au réseau de l’ « African Center for Strategic Studies » de Washington.
Tel : (243) 98866498
E – mail : npdacong2003@yahoo.fr