La paix, plus loin que jamais au Nord-Kivu

La paix, plus loin que jamais au Nord-Kivu,Carte Blanche de Serge Bailly parue le 15 octobre 08 dans le journal "Le Soir" à bruxelles

mercredi 15 octobre 2008, 09:58

Dans la province du Nord-Kivu, les déplacés des camps ne connaissent rien du gigantesque cafouillage qui se déroule dans les salles de marché de Londres, New York, Francfort ou Bruxelles. Ce tintamarre est inaudible, incompréhensible, pour qui cherche à poser sa vie sous une toile de tente dans un endroit que l’on espère à l’abri des tirs à l’arme lourde.

Le monde continue à faire la sourde oreille à ce qui se joue en ce moment à l’est du Congo. Ce n’est ni un krach financier ni une guerre contre le terrorisme, juste une crise politico-militaire qui dure depuis 14 ans, en train de déraper vers une nouvelle crise humanitaire et qui sait, vers un conflit ethnique. On n’en parle pas. N’est ce pas déjà en 1994 puis en 1996 que la ville de Goma faisait la une des journaux, accueillant dans un premier temps 1,5 million de Hutus fuyant l’avancée du FPR puis avec l’invasion des troupes rwandaises décidées à poursuivre les Interhahamwés au plus profond des forêts du Congo. En 14 années, tout le monde a eu le temps de se lasser de ce bout de terre conflictuel où les périodes de combats succèdent aux périodes d’accalmies.

Aujourd’hui, les collines du Nord-Kivu ne connaissent toujours pas des matins calmes. Et ce malgré les deux processus de paix en cours dans la région, celui de Nairobi, qui vise le rapatriement au Rwanda de plus de 6.000 rebelles hutus rwandais sévissant dans l’est congolais et dont certains ont participé au génocide rwandais de 1994, et celui signé en janvier dernier à Goma pour le désarmement des milices congolaises.

Depuis le 28 août, les combats y sont plus âpres que jamais, ils continuent à opposer les forces armées congolaises au CNDP du leader tutsi, Laurent Nkunda qui a annoncé il y a peu la transformation de son groupe en mouvement armé de libération. En quelques semaines, tout a empiré, les promesses de désengagement ont volé en éclats. Les populations de plusieurs zones proches de Goma sont prises entre deux feux, à partir de collines d’où l’armée régulière essaie de chasser les rebelles quand ce ne sont pas ces derniers qui décident de gagner du terrain sur les positions de l’armée congolaise. Les réfugiés sont jetés sur les routes par milliers, peut-être par dizaines de milliers, plus personne ne sait. Aux 800.000 personnes présentes dans les camps, s’ajoutent des groupes entiers vidés de leurs villages, fuyant les combats et son cortège de viols et de pillages qui sont cyniquement devenus partie intégrante de cette guerre.

Les travailleurs humanitaires qui travaillent dans ces zones ont de plus en plus difficilement accès et lorsqu’ils y arrivent, tombent sur des femmes, des hommes, des enfants fatigués de fuir, de quitter leur village pour se cacher dans les forêts. Ces réfugiés, habitués à cultiver leurs champs depuis la nuit des temps, pouvaient auparavant faire vivre leurs familles, mais aujourd’hui, ils ont à peine le temps de planter leurs semences qu’ils doivent abandonner leur maison sous le feu des armes. Les voilà à mendier des rations de survie dans une région qui, bénie par les dieux au niveau climatique, est en principe le grenier du Congo ! Encore faut-il qu’un convoi arrive jusqu’à eux. Le Programme alimentaire mondial, qui distribuait 9.000 tonnes de vivres dans les différents camps de la province, n’a pu en distribuer que 500 tonnes ce mois dernier. Sans cesse en mouvement, les populations ne sont plus stabilisées et échappent souvent à l’opportunité de recevoir une aide.

Avec un corollaire implacable, le non-règlement du conflit entraîne un désabusement général de la population quand ce n’est pas de l’hostilité, y compris envers les acteurs humanitaires.

Le scandale ne s’arrête pas là. Les enfants des zones de Rutshuru et Masisi ne vont plus à l’école. La rentrée n’a pas eu lieu. Comment s’étonner si demain ces mêmes enfants se retrouvent une arme à la main, enrôlés de gré ou de force, dans un des nombreux groupes qui, tout en annonçant une démobilisation d’enfants, continuent à recruter. Le Professeur Mashako Mamba, coordinateur du programme « Amani » (paix) lançait il y a quelques jours un cri d’alarme. « Avec la situation de Rutchuru, Masisi et Kalehe, nous avoisinons 2 millions de déplacés. Et je ne pourrais pas hésiter à dire que nous avons presque un demi-million d’enfants en âge scolaire qui, pratiquement aujourd’hui, sont sacrifiés dans les provinces du Nord et Sud Kivu. Aujourd’hui, je peux affirmer qu’il n’y a aucun enfant déplacé qui étudie. »

Mais le pire est peut-être à venir. Dans les camps de déplacés, les conflits intercommunautaires n’attendent qu’une étincelle pour s’enflammer. Le ressentiment à l’encontre des Tutsis est en train de croître et embellir dans les camps occupés à 90 % par des Hutus. Les esprits s’échauffent. On constate que là où les déplacés logeaient sous des abris sans souci de leur appartenance de groupe, ils ont tendance à se regrouper par ethnie. La situation s’aggrave avec les rumeurs et tentatives de désinformation. Les ondes de la chaîne publique congolaise cherchent à ethniciser le conflit avec une rhétorique s’appuyant sur le ressentiment des déplacés contre l’ennemi qualifié de Rwandais. On retrouve en germe les ingrédients d’une explosion possible : discours de victimisation dans le chef des autorités, dénonciation de l’autre comme source des malheurs des déplacés et exploitation d’une identité hutue malmenée par un chef rebelle tutsi.

Depuis 14 ans, les deux Kivus paient la mauvaise gestion des conséquences du génocide rwandais sur une région déjà sensible au niveau de la cohabitation entre communautés. S’il y a trois mois, la situation était encore sous contrôle, elle peut déraper et dégénérer rapidement, depuis que les deux états s’accusent mutuellement d’ingérence. La communauté internationale, à savoir l’Union européenne et les Etats-Unis très impliqués dans la région, ne peut plus contourner le problème des Interhahamwés des FDLR qui pollue encore et toujours les discussions entre le Rwanda et le Congo. Cette même communauté internationale ne peut pas davantage accepter de Nkunda de continuer à défier l’équilibre d’une province et au-delà d’une région tout entière. Il faut aussi rappeler que l’implication active de la Monuc, la force de maintien de la paix, est une obligation morale due sans concessions ni tergiversations diplomatiques, pour protéger les populations.

La question n’est plus de savoir si le Nord-Kivu est une bombe à retardement, elle est simplement de se demander quel jour et à quelle heure cette bombe aura mis fin aux espoirs des femmes et des hommes à qui l’on a promis, en grande fanfare, une paix durable il y a dix mois seulement.