« L’intellectuel Kasaien face au développement : défis et perspectives d’avenir » ?

« L’intellectuel Kasaien face au développement : défis et perspectives d’avenir » ?
Par Edel Martin KABUTAKAPUA Nansh’a Tshibuabua

Auguste Assemblée,
Bonjour, Moyo wenu, Betuabu, Sangayi wabo.

Dans le cadre du Jubilé d’or de l’Archidiocèse de Kananga, le Mouvement International des Etudiants Catholiques –MIEC en sigle- m’a lancé une invitation me demandant de venir intervenir, dans la série des conférences autour du thème général « L’Eglise, l’Intellectuel face aux enjeux sociaux du Kasaï Occidental », avec un sujet intitulé « L’intellectuel kasaïen face au développement : défis et perspectives d’avenir ».
Avec votre tolérance que je sollicite, je commencerai ma communication par m’acquitter d’un lourd devoir : celui de remercier sincèrement les organisateurs pour avoir pensé à ma modeste personne en même temps que je les encourage à aller de l’avant. Je leur exprime ma gratitude tant pour la confiance placée en moi que pour l’occasion qu’ils m’offrent pour faire entendre ma voix à cette grande occasion de maturité de notre Eglise locale de Kananga qui, on le sait bien, a formé bon nombre d’intellectuels dont la majorité ont marqué l’histoire non seulement du Kasayi mais aussi de la République Démocratique du Congo.
Devant les intellectuels, devant l’intelligentsia, de l’Eglise catholique que vous représentez, je m’étais posé la question de savoir ce que je venais dire ? Par où je venais commencer ? Car, intellectuels, sans percer dans la profondeur de la question ou du concept « intellectuel », chacun de nous ici présent se dit « intellectuel »! Devant ce questionnement en profondeur placé dans le contexte qui nous réunit « celui de l’âge adulte de notre Archidiocèse », il s’est dégagé la nécessité d’un travail biographique que chaque intellectuel devrait faire comme auto-interpellation sur sa connaissance comme intellectuel et de son rôle à jouer au sein de notre société, devant les multiples défis sociaux auxquels fait face notre Province.
En effet, le travail biographique est un travail durant lequel l’homme se regarde comme dans un miroir. Il s’agit d’un travail de réflexion en profondeur et de découverte de soi. Avec ce travail on a toujours constaté que nous passons beaucoup de temps et nous dépensons beaucoup d’énergie à connaître les autres, à résoudre les problèmes des autres sans pour autant se soucier de sa propre connaissance ni s’occuper aussi de ses propres problèmes.
Est-ce en parlant français que nous pouvons nous considérer comme intellectuels ? Est-ce en ayant un diplôme secondaire ou universitaire que nous devenons automatiquement intellectuels ?
La définition et la compréhension des concepts « Intellectuel » et « développement » ainsi que l’énumération d’un certain nombre de défis de développement auxquels fait face la population ouest-kasaienne constitueront la sève du sujet qui m’a été confié et que je vais développer autour de quatre points ci-dessous:

1. Définition et compréhension des concepts « Intellectuel » et « Développement durable »
2. Défis de développement durable du Kasaï Occidental
3. Rôle de l’intellectuel kasaïen face aux défis de développement
4. Conclusion.

I. Définition et compréhension des concepts « Intellectuel » et « Développement durable »

I.1. Définition et compréhension du concept « Intellectuel »

En donnant la définition des mots, j’ai toujours voulu attiré mes auditeurs sur le fait que le mot défini n’est pas définitif. C’est-à-dire que l’on ne doit pas limiter la compréhension d’un concept sur la définition donnée car, l’utilité de celle-ci est de nous servir de repères sémantique. Le vrai sens, la vraie définition ne proviendra que du contexte dans lequel le mot se trouve.
Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre, écrit qu’un intellectuel est une personne dont l'activité repose sur l'exercice de l'intelligence (l’adaptation aux situations nouvelles), qui s'engage dans la sphère publique pour faire part de ses analyses, de ses points de vue sur les sujets les plus variés ou pour défendre des valeurs, et qui dispose d'une forme d'autorité. L'intellectuel est une figure contemporaine distincte de celle plus ancienne du philosophe qui mène sa réflexion dans un cadre conceptuel.
Selon les historiens Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, un intellectuel est « un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur ou consommateur d’idéologie[1] » (Internet : Intellectuel Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre).
Étymologiquement parlant, le concept « Intellectuel » vient du latin « intellectualis (« qui se rapporte à l’intelligence, intellectuel ») apparenté à intellĭgĕre (« discerner », « saisir », « comprendre ») composé du préfixe inter- (« entre ») et du verbe legere (« cueillir », « choisir », « lire »). En tant que substantif, « intellectuel » est d'apparition récente. Il est directement lié à l'Affaire Dreyfus : le mot a été adopté, en mauvaise part, par Maurice Barrès et Ferdinand Brunetière, qui, dans leurs écrits anti-dreyfusards, entendaient dénoncer l'engagement d'écrivains comme Émile Zola, Octave Mirbeau ou Anatole France en faveur de Dreyfus, et sur un terrain – les affaires militaires et l'espionnage – qui leur était étranger.
Intellectuel signifie :
1. Qui appartient à l’intellect, qui est dans l’entendement.
o Mais en considérant les facultés corporelles et intellectuelles, et les autres moyens de chaque homme en particulier, nous y trouverons encore une plus grande inégalité relativement à la jouissance du droit naturel des hommes. — (François Quesnay, Observations sur le Droit naturel des hommes réunis en société, 1765)
2. Chez qui prédomine l’usage de l’intelligence ; par opposition à manuel. C’est ainsi que l’on parle des travailleurs intellectuels. - Confédération des travailleurs intellectuels.
A partir de ces définitions, nous pouvons ajouter qu’un intellectuel est un homme:
1. Conscient de la situation de sa communauté : il observe ce qui s’y passe pour découvrir le malaise (social, politique, économique, culturel, …) qui ronge sa société ;
2. Capable de réflexion : un vrai intellectuel est un homme qui, diplômé ou pas, se pose des questions fondamentales telles « pourquoi avons-nous faim ? Pourquoi cette crise financière chez nous ? Comment y faire face ? … Pourquoi ? Comment ? …
3. Capable de proposer des solutions durables aux défis observés. Découvrir l’origine du mal, c’est bien ! Mais y apporter des solutions, c’est mieux. C’est tout cela que l’on attend de l’intellectuel.
Un intellectuel n’est pas forcément un diplômé d’université. Un cadre universitaire :
• Qui se perd dans l’alcoolisme et la débauche, ne maîtrise pas ou ne gère pas correctement son salaire n’est pas digne d’un intellectuel ;
• Incapable de gérer correctement le service qu’on lui a confié, qui exploite les agents, qui détourne les salaires de ses agents, qui pratique du tribalisme, qui favorise la fraude, … n’est pas un intellectuel.

I.2. Définition et compréhension du concept « Développement durable »

Dans son encyclique prophétique « Populorum progressio » ou le développement des peuples, le Pape Paul VI plaide pour un développement intégral de l’Homme. (P. 17).
« Le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique. Pour être authentique, il doit être intégral, c’est-à-dire promouvoir tout homme et tout l’homme (N° 14).
Cette encyclique publiée le 26 mars 1967 a inauguré le concept de « développement durable » à la place du concept « développement » tout court.
Une image valant dix milles mot, l’image ci-dessous définit mieux le développement durable. Il s’agit d’un développement à la confluence de trois préoccupations dites « les trois piliers du développement durable » qui sont : le progrès économique (qui fut longtemps la seule préoccupation du concept « développement » tout court), la justice sociale, et la préservation de l'environnement.

Selon la définition proposée en 1987 par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement dans le Rapport Brundtland et évoquée par un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre (op.cit.), le développement durable est :
« Un développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion : le concept de « besoins », et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis à qui il convient d’accorder la plus grande priorité, et l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir. »
Face à l'urgence de la crise écologique et sociale qui se manifeste désormais de manière mondialisée (changement climatique, raréfaction des ressources naturelles, écarts entre pays développés et sous-développés, perte drastique de biodiversité, catastrophes naturelles et industrielles), le développement durable (ou développement soutenable, anglicisme tiré de Sustainable development) est une réponse de tous les acteurs (États, marché, société civile) pour reconsidérer la croissance économique à l'échelle mondiale afin de prendre en compte les aspects environnementaux et sociaux du développement.
Il s’agit aussi, en s’appuyant sur de nouvelles valeurs universelles (responsabilité, participation et partage[2], principe de précaution, débat[3], innovation[4], …) d’affirmer une approche double :
Dans le temps : nous avons le droit d’utiliser les ressources de la Terre mais le devoir d’en assurer la pérennité pour les générations futures ;
Dans l’espace : chaque humain a le même droit aux ressources de la Terre (principe de destination universelle des biens).
Le développement durable est un élargissement de la notion d'intérêt public, qui caractérise les États dans la mise en œuvre d'office de leur ministère public. C'est un mode de gouvernance proposé par les États, les organisations non gouvernementales et les entreprises transnationales, pour répondre aux préoccupations de la société civile en ce qui concerne les impacts environnementaux et sociaux de l’activité des agents économiques sur leurs parties prenantes[5].
Tous les secteurs d'activité sont concernés par le développement durable : l'agriculture, l'industrie, l'habitation, l'organisation familiale, mais aussi les services (finance, tourisme,...) qui, contrairement à une opinion quelquefois répandue, ne sont pas immatériels.

En effet ce complément voudrait corriger les conséquences engendrées par un développement qui ne prenait en compte qu’une seule dimension ou une seule vision : « la croissance économique » au détriment des autres facteurs tels l’environnement (éviter la pollution de l’air par exemple), le social (les droits tant des générations futures (penser le développement dans le temps) que des autres habitants de la terre (penser le développement dans l’espace) aux ressources de la terre. Cette considération explique l’obligation qu’ont les pays du Nord de venir en aide aux pays du Sud et fait valoir la tournure du dicton ancestral par feu Mgr Martin-Léonard BAKOLE wa Ilunga « Udiadia wapa, buiminyi mbuakashipa matunga » (traduction littérale de « que celui qui mange partage, l’égoisme a tué les pays ou est à la base des conflits entre nations) à la place « Udiadia wadia, tshibi mmatandu » (traduction de « que celui qui mange mange, le mal c’est le conflit ». L’on peut évoquer ici la valeur du discours du feu président Mobutu Sese Seko à la Tribune des Nations Unies lorsqu’il déclarait « Je propose une étude à l’échelle mondiale pour déterminer devait être logiquement supportée en grande partie par les pays développés non seulement parce qu’ils en avaient les moyens mais aussi et surtout parce qu’ils étaient les grands pollueurs.
Concluons ce point en démontrant qu’on ne peut avoir un développement individuel véritable : le développement est et doit être communautaire.
Après avoir défini et compris les deux concepts clés du thème me confié, répondons à la question relative aux défis de l’Ouest-kasaï aujourd’hui avant d’envisager le rôle de l’intellectuel Kasaien.

II. Défis de développement durable du Kasaï Occidental

Les défis de l’Ouest-Kasaî coïncident avec les défis de la RDC, mais avec des particularités de chez nous. Lorsque nous feuilletons le programme d’actions du Gouvernement provincial du Kasaï occidental, nous citerons :

II.1. Sécurité
Banditisme, criminalité dans nos centres urbains, violations des Droits de l’Homme, conflits limitrophes avec les voisins du Kasaï Oriental.

II.2. Economie et finances
Plus aucune industrie opérationnelle, crise financière internationale et ses effets chez nous, incivisme fiscal, détournement des salaires des agents de l’Etat, lenteur des rétrocessions, salaires infrahumains et toujours en retard, etc.

II.3. Social
Corruption et impunité non encore maîtrisées, divisions tribales, faible taux d’accès à l’eau potable, faible taux d’accès au courant électrique, aux soins de santé de qualité, à l’éducation de qualité (conditions de travail difficile dans les maisons de santé et dans les écoles).

II.4. Infrastructures
Impraticabilité de la grande majorité de nos routes, des ponts, des bacs, des édifices publics ; des érosions partout dans les grands centres urbains, etc. Pas d’arènes de jeux viables, insalubrité publique, etc.

III. Rôle social de l’intellectuel kasaïen face aux défis de développement

Plusieurs conceptions du rôle de l'intellectuel dans la société peuvent être évoquées.
Raymond Aron, dans L'Opium des intellectuels (1955), pose cette question du rôle du savant dans la cité, et concernant les grands débats du moment. Pour Aron, l'intellectuel est un « créateur d'idées » et doit être un « spectateur engagé ».
À cette conception s'oppose celle du dreyfusard Julien Benda. Dans un essai intitulé La Trahison des clercs (1927), il déplorait le fait que les intellectuels, depuis la guerre, aient cessé de jouer leur rôle de gardiens des valeurs "cléricales" universelles, celles des dreyfusards (la Vérité, la Justice et la Raison), et les délaissent au profit du réalisme politique, avec tout ce que cette expression comporte de concessions, de compromis, voire de compromissions. La référence aux « clercs » (que la tonsure distinguait des laïcs) souligne cette fonction quasi-religieuse qu'il assigne aux intellectuels. L'attitude du clerc est celle de la conscience critique (plutôt que de l'engagement stricto sensu).
Jean-Paul Sartre, enfin, définira l'intellectuel comme « quelqu'un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas ». C'est celui à qui, selon la formule de Diderot empruntée à Térence, rien de ce qui est humain n'est étranger, qui prend conscience de sa responsabilité individuelle dans une situation donnée, et qui, refusant d'être complice, par son silence, des injustices ou des atrocités qui se perpètrent, en France même ou ailleurs dans le monde (pensons au rôle de Sartre dans le Tribunal Bertrand Russell érigé pour juger les crimes de guerre au Vietnam), utilise sa notoriété pour se faire entendre sur des questions qui ne relèvent pas strictement de son domaine de compétence, mais où l'influence qu'il exerce et le prestige, national ou international, dont il bénéficie peuvent se révéler efficaces. L'intellectuel, pour Sartre, est forcément « engagé » pour la cause de la justice, et donc en rupture avec toutes les institutions jugées oppressives. Cela l'oppose évidemment à Raymond Aron, son ancien « petit camarade » de l'École Normale, à propos duquel il écrira, en mai 1968 : « C'est le système actuel qu'il faut supprimer Cela suppose qu'on ne considère plus, comme Aron, que penser seul derrière son bureau – et penser la même chose depuis trente ans – représente l'exercice de l'intelligence. […] Il faut, maintenant que la France entière a vu de Gaulle tout nu, que les étudiants puissent regarder Raymond Aron tout nu. On ne lui rendra ses vêtements que s'il accepte la contestation »[5].
Pour Sartre, l'intellectuel ne peut donc être que « de gauche », à condition d'entendre ce terme dans le sens d'un désir éthique de justice, et non dans un sens purement politique et partidaire.
En 1895, Mirbeau définissait ainsi la mission de l'intellectuel : « Aujourd’hui l’action doit se réfugier dans le livre. C’est dans le livre seul que, dégagée des contingences malsaines et multiples qui l’annihilent et l’étouffent, elle peut trouver le terrain propre à la germination des idées qu’elle sème. Les idées demeurent et pullulent : semées, elles germent ; germées, elles fleurissent. Et l’humanité vient les cueillir, ces fleurs, pour en faire les gerbes de joie de son futur affranchissement. »[6] Pour Albert Camus, soixante ans plus tard, l'écrivain « ne peut se mettre au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent » : « Notre seule justification, s’il en est une, est de parler, dans la mesure de nos moyens, pour ceux qui ne peuvent le faire. » Mais, ajoute-t-il, il ne faudrait pas pour autant « attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales. La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. »[7]

IV. Conclusion.
En guise de conclusion du sujet qui m’a été confié, j’encourage le MIEC/Province Kasayi qui a joué son rôle en faisant mention de sa mission telle que reprise dans les Statuts du MIEC « Faire prendre conscience aux intellectuels de ce que la société attend d’eux : être des femmes et des hommes épris de justice et de paix, travaillant à l’engagement inébranlable des membres à transformer la société et au développement communautaire ». Au MIEC on forme un homme à trois dimensions intimement liées : dimension morale, intellectuelle et spirituelle. Il s’agit d’un homme complet pour un développement intégral. Je vais recommander à tout celui qui se dit intellectuel de chercher les clefs de la bonne puissance et de devenir:
• Cet homme à trois dimensions
• Au moins un homme de troisième niveau
Intellectuel ouest-kasaien, Socrate n’est pas mort ! Dans sa tombe, il te dit encore aujourd’hui « Connais-toi toi-même ». Découvre ce que ta société attend de toi ; découvre le bien qui est en toi et mets-le au service de ta communauté qui est confrontée à plusieurs problèmes. Réfléchis, penses non seulement avec ton cerveau ou ta tête mais aussi avec ton cœur.
Le développement que tu dois viser ne doit pas être individuel mais un développement communautaire. Il ne doit pas être uniquement un développement qui vise le progrès économique mais aussi un développement qui se préoccupe du social et de l’environnement.
« Mu tshialu mmu dina, bena muadi wetu ndidishayi bianyi » ; « Kudia buanga buabungi ki kumana bubedi to » (traduction littérale de « Dans l’assemblée c’est comme dans un puits, ne me laissez pas pleurer seul, joignez-vous à moi, débattons maintenant car il s’agit d’une conférence-débat» « ce n’est pas en prenant beaucoup de médicaments que l’on fera disparaître la maladie »).
A un bon entendeur, un seul mot suffit.
Je vous remercie.
Fait à Kananga, le 21 août 2009