AUTOPSIE DE LA DELIQUESCENCE DE L’ARMEE CONGOLAISE ET PISTES D’UNE VERITABLE REHABILITATION DU CONGO DANS LE CONCERT DES NATIONS

Les préparatifs des festivités du Cinquantenaire de l’Indépendance du Congo ont donné aux organisateurs de cet illustre événement l’opportunité de d’inviter certaines élites du pays à plancher sur un état de lieu et des approches de requalification de divers aspects-clés de la vie nationale. En ce qui concerne notre modeste personne, n’ayant pas eu le bonheur de retenir l’attention des garants de cette série de réflexions, nous avons tout de même pris l’initiative citoyenne de plancher sur la Défense nationale congolaise. Nous nous sommes plus précisément de nous appesantir sur l’actuelle déliquescence de nos forces armées et les approches du retour de la traditionnelle puissance militaire du Grand Congo que nous estimons être un préalable incontournable de la réhabilitation du pays dans le concert des nations et à l’amorce d’une véritable reconstruction nationale.

Nous avons ci-dessous tour à tour exploré la genèse de l’actuelle déliquescence de l’Armée congolaise, dégagé les responsabilités de certaines élites du pays face à cette situation et proposé des approches d’une résolution structurelle de la crise congolaise.

1. Succincte genèse de la déliquescence de l’Armée congolaise.

Il faut bien scruter le passé pour mieux comprendre l’avenir, dit-on. Le fait que l’Armée congolaise soit aujourd’hui devenue ce qu’elle est présentement ne devrait pas nous faire perdre de vue que le Congo était jusque-là un des pays du monde qui se prévalaient d’une très prestigieuse tradition militaire. L’histoire de deux conflits mondiaux de 14 à 18 et 40 à 45 abonde de tant de hauts faits d’armes que des troupes congolaises posèrent autrefois en Afrique de l’Est et au Moyen –Orient. Point n’est besoin de revenir sur les exploits militaires que des contingents zaïrois firent dans les années 80 au Tchad, Rwanda et Burundi pour ne citer que ces trois pays. Les Forces Armées Zaïroises comptaient en son sein des milliers de cadres de commandement et d’instructeurs militaires formés dans les meilleures écoles militaires de l’Occident. Le Centre Supérieur Militaire de Kinshasa/Ozone était tellement bien coté dans le système de l’OTAN qu’il accueillait des officiers stagiaires américains, alors que des militaires belges, togolaises, rwandais, burundais, tchadiens etc. étaient entrainés par des instructeurs zaïrois à Kota Koli dans l’Equateur.

En matière de renseignements et sécurité militaire, ce qu’on appelait l’ « Ecole zaïroise » était bien respecté aussi bien par la CIA que le Mossad, notamment suite à la substantielle contribution des services zaïrois dans la surveillance des activités des pays du Pacte de Varsovie en Afrique Centrale.
Tous ces facteurs avaient fait que le Zaïre était généralement regardé comme la première puissance militaire de l’Afrique Centrale, son armée étant comparable à celles de l’Afrique du Sud, de l’Egypte et du Nigeria. Qu’est-ce qui aura alors expliqué cette spectaculaire déchéance militaire qui a fait que le Congo soit aujourd’hui devenu le maillon faible de la carte militaire de la sous-région ? Toute bonne médication commence toujours par un bon diagnostic. Il appartient aux élites de ce pays de se départir de toute subjectivité dictée par l’esprit partisan pour répondre en toute lucidité au questionnement fondamental qui précède.

A notre humble avis, c’est en cernant en toute objectivité les causes profondes de l’actuelle décrépitude de leur Armée nationale que les élites congolaises pourraient trouver les pistes du recouvrement de la traditionnelle puissance militaire du Congo, et par ricochet, de sa réhabilitation dans la sous-région.

L’actuelle déliquescence de notre Armée nationale tire ses origines de la résolution de la Conférence Nationale Souveraine selon laquelle le Chef de l’Etat devait seulement régner sans gouverner. C’est cette contrainte qui amena autrefois un Maréchal Mobutu très affecté moralement par ce qu’il considérait comme la matérialisation de l’ingratitude de ses anciens pairs du Mouvement Populaire de la Révolution à céder en 1991, presque dans un cafouillage à des mains inexpertes les rennes de l’Armée nationale. Or, un fait indéniable était que, durant les trois décennies d’un régime autoritariste que justifiait le contexte de la Guerre Froide, le Président Mobutu avait façonnée les Forces Armées Zaïroises dans les dimensions de sa propre personne. Eu égard à cet aspect des choses, il était assez prévisible que son départ aussi mal négocié du Portefeuille de la Défense puisse avoir des retombées négatives sur la vie et le fonctionnement de l’Armée nationale.

En effet, c’était pour la toute première fois depuis qu’il était aux affaires que Mobutu n’était pas Ministre de la Défense. L’homme quitta par la même occasion la capitale pour se retirer dans sa contrée natale de Gbadolite. Le chat étant parti, les souris se mirent naturellement à danser. Un problème était que les deux ministres de la Défense qui avaient succédé à Mobutu n’étaient pas du tout préparés à assumer cette tâche aussi gigantesque que complexe. Le fait que l’ancien Conseiller Spécial du Chef de l’Etat Honoré Ngbanda ait longtemps évolué dans les services ne lui garantissait pas une maitrise suffisante des questions de défense par ailleurs exacerbées par la nouvelle donne démocratique. Il en fut de même de Mr Ngunz Karl-I-Bond, que son âme repose en paix, qui n’était qu’un profane en la matière au moment où il succéda Honoré Ngbanda au Ministère de la Défense. La gestion du très stratégique ministère s’avérant extrêmement compliquée pour les deux hommes, la descente aux enfers des Forces Armées Zaïroise était enclenchée.

Quoi de plus normal lorsque les successeurs de Mobutu n’avaient ni sa parfaite maîtrise de grands dossiers de l’Armée, ni sa très forte ascendance morale sur les généraux. Pis encore, le clientélisme politique obligeant et les échéances électorales approchant, les caisses du Ministère de la Défense étaient vite confondues avec celles de la famille politique du Chef de l’Etat. S’étant rendus compte que leur Ministre de tutelle supposé les sanctionner s’était lui-même suffisamment mouillé dans la malversation financière, les généraux se sentirent bien libres de s’adonner à fond à la mafia. L’affairisme ayant vite pris le dessus sur l’esprit militaire et l’ensemble du secteur de sécurité du pays ayant été noyauté par des généraux mafieux, le décor était planté pour la décrépitude de l’Armée nationale.

Comme il fallait s’y attendre, ce fut la démotivation de la troupe, de notoires défaillances organisationnelles et déficits logistiques que l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo, en sigle AFDL, avec ses enfants-soldats mit à profit pour mettre en débandade au premier semestre de 1997 ce qui restait encore de cette redoutable armée qui donna autrefois des cauchemars au Leader de l’Al Jamahiriya libyenne Mouammar El Kadhafi.

2. La naïve responsabilité de certaines élites du pays :

En vertu de la sagesse africaine qui nous recommande que les linges sales se lavent en famille, il est à se demander si l’insurrection pourtant légitime de l’AFDL avait besoin et raison de pactiser avec des troupes rwandaises et ougandaises pour précipiter la chute d’un régime déjà rendue inévitable par le cours de l’histoire. Autant il est généralement admis que le système mobutiste porte la responsabilité de l’amorce de la désorganisation et déliquescence des redoutables Forces Armées Zaïroises, autant certaines élites congolaises devraient avoir l’honnêteté intellectuelle de reconnaitre leur monumentale erreur d’avoir servi de guides d’une occupation du territoire national par des troupes étrangères en 1997 dont les séquelles subsistent jusqu’à ce jour en termes de nombreuses pertes en vies humaines et d’incommensurables souffrances physiques et morales pour des populations de l’Est du pays.

Le quotidien « Le Phare » paraissant à Kinshasa avait autrefois rapporté que le Chef coutumier Willy Mishiki de Walikale s’était plaint du fait que des rebelles Hutus rwandais continuaient à sévir contre des populations civiles locales abandonnées à leur triste sort par l’Armée nationale. « Malheurs aux vaincus », disaient les Romains. Les élites congolaises devraient savoir qu’un peuple dont l’Armée est défaite par des étrangers perd par la même occasion la paix. C’est une loi de l’histoire de l’humanité. Depuis l’antiquité jusqu’à ce jour, il s’est avéré que toute nation militairement défaite perd par la même occasion la dignité de son peuple et sa souveraineté.

C’est pourquoi rien ne saurait justifier que des citoyens d’un pays pactisent avec des troupes étrangères pour combattre leur propre Armée nationale. C’est ce que les populations des quartiers populaires de l’Ouest de Kinshasa avaient compris en 1998. Bien qu’elles n’étaient pas toujours en harmonie avec les forces loyalistes, des jeunes gens de Kingasani, Masina et N’Djili comprirent vite qu’il était patriotiquement hors question d’appuyer les colonnes du Général rwandais James Kabarhebe qui assiégeaient la capitale. C’était vraiment malheureux que des compatriotes aient pensé un seul instant que l’entrée des colonnes rwandaises et ougandaises sur le territoire national allait apporter des réponses durables à une crise qui était plutôt zaïro-zaïroise.

Bien au contraire, cette invasion du pays en 1997 par des troupes rwandaises et ougandaises a occasionné des pires dégâts stratégiques que le Congo mettra du temps à s’en remettre. Un principe de stratégie militaire veut qu’un ennemi vous craigne d’autant plus qu’il maitrise mal les contours réels de votre potentiel militaire. Notre pays a depuis 1997 perdu le bénéfice de l’effet dissuasif que son armée exerçait jusque-là sur ses trois voisins de l’Est. En ayant eu accès en 1997 à des documents militaires hautement classifiés trouvés au Service d’Actions et de Renseignements Militaires, en sigle SARM, au Centre Supérieur Militaire de Kinshasa /Ozone et au Ministère de la Défense Nationale au Mont-Ngaliema, des stratèges militaires rwandais et ougandais ont eu toute la latitude de bien cerner les faiblesses fondamentales du système de défense congolais et ils savent désormais très bien sur quoi s’en tenir en cas de conflit armé le géant congolais.

Or, en acceptant avec Paul Claval que la paix n’est que le résultat de l’effet dissuasif que l’Armée nationale d’un pays exerce sur ses potentiels agresseurs , il est à se demander si le Congo, plus particulièrement sa partie orientale, connaitra encore une paix réelle. Tout n’est pas dit. Philippe Delmas va plus loin en affirmant que, nous citons :
« … L’organisation des relations entre les puissances se ramène à l‘organisation des guerres…. L’ordre ne fut jamais la paix, mais une définition des raisons de faire la guerre : souveraineté, frontières, intérêts vitaux et autres équilibres toujours fragiles. La mesure de la puissance d’un pays est de pouvoir jouer un rôle dans la définition de l’ordre pour que ses intérêts soient pris en compte. L’organisation ainsi convenue assurait la stabilité plutôt que la paix. Car, le privilège des puissances était de contenir la guerre chez les autres. Elles ne survenaient entre elles uniquement que lorsque l’ordre était violé ou qu’une puissance nouvelle avait grandi à laquelle l’ordre en cours ne faisait pas une place suffisante … ». Fin de citation.

Ayant malheureusement perdu la très prestigieuse stature militaire qui lui permettait pratiquement de dicter la définition de l’ordre dans les Grands Lacs, et par conséquent, de contenir la guerre chez les autres comme le font présentement si bien ses trois voisins de l’Est en contenant les hostilités au Congo et en RCA, notre pays a bêtement quitté le cercle des nations influentes de la sous-région. Cette situation pourrait lui coûter encore bien longtemps chère en entravant constamment le retour de la stabilité et l’amorce d’une véritable reconstruction ciliation nationale, et surtout en maintenant de hauts risques d’une maligne « palestinisation » du Congo. C’est pourquoi il appartient aux élites de ce pays de prendre conscience de cet aspect de choses afin de concevoir vite et bien une parade y afférente avant qu’il ne soit trop tard.

3. Pistes d’une résolution structurelle de l’équation congolaise:

Point n’est besoin de souligner ici que la seule approche crédible de recouvrement de la traditionnelle puissance militaire du Congo, et par conséquent, de sa réhabilitation dans la sous-région consiste à l’accomplissement de la réforme du secteur de sécurité congolais.

Or, un des paradoxes congolais est que, depuis les Pourparlers de paix de Lusaka de 1998 jusqu’à ce jour, en passant par le Dialogue inter Congolais d’Afrique du Sud, tout en reconnaissant que cet accomplissement de la réforme du secteur de sécurité congolais constitue un préalable incontournable pour le retour de la paix et stabilité dans le pays, des Congolais en sont aujourd’hui à parler allégrement de la construction des routes et aéroports comme si la pacification du pays et le retour des investisseurs étaient déjà des acquis. Un quelque peu occultée dans l’opinion est que les promesses financières des Chinois tout comme les maigres recettes que mobilisent l’Office National des Douanes et Accises et l’Hôtel de Ville de Kinshasa sont vraiment insignifiants par rapport au volume de l’enveloppe qu’exige la reconstruction du sous-continent qu’est le Congo.

A titre comparatif, il y a lieu de noter que, disposant depuis belle lurette d’un budget annuel de l’ordre de 35 milliards de dollars US, les autorités de Luanda sont encore loin d’avoir vaincu la faim, résorbé le chômage et reconstruit le pays. Ceci étant dit, que penser du fait que certains compatriotes nous donnent l’impression de croire que les 9 milliards de dollars des chinois échelonnés sur dix suffiraient à reconstruire le sous-continent congolais. Un tel raisonnement n’est pas loin d’une chimère.

L’heure étant grave, les élites congolaises devraient cesser de se distraire pour explorer les voies crédibles d’une sortie diligente du pays de la crise. L’équation congolaise étant foncièrement sécuritaire, sa résolution ne devrait aucunement commencer par la construction des boulevards et aérogares. C’est la consolidation de la paix qui est sensée permettre l’accomplissement des grands travaux, le contraire n’étant pas valable. Que le Boulevard du 30 juin mesure désormais 100 mètres de largeur, ce n’est pas une fin en soi. Le plus important est plutôt que l’accomplissement des grands travaux booste le social par la création des emplois rémunérateurs pour l’amélioration du pouvoir d’achat des populations. Ce n’est pas du tout ce qui se passe présentement.

Moralité : c’est la pacification du pays qui doit permettre l’amorce de la reconstruction nationale. Le contraire n’est pas valable. Il n’y a pas à réinventer la roue. Il n’y a qu’à revisiter l’histoire du pays pour constater qu’il se trouvait dans la même situation en 1964.

En mettant effectivement fin à la rébellion muleliste et créant un climat favorable aux affaires en 1965, le jeune Président Mobutu remplît la condition sine qua non du retour massif des investisseurs. Avec la loi de l’offre et de la demande, le nouveau régime se retrouva face à un véritable embarras de choix face aux financements qui fusaient de partout à travers le monde. En ce moment-là, le volume des capitaux frais qui étaient constamment drainés dans le pays se déclinait plutôt en termes de plusieurs dizaines de milliards de dollars US. C’est-ce qui expliquait que le Zaïre-monnaie était plus forte que le Dollar américain, et que le pays connut un véritable boom économique de 1965 à 1973.

Le Congo peut aujourd’hui rééditer cet exploit. Il suffit que la classe politique congolaise constate maintenant que la culture d’exclusion pratiquée depuis plus d’une décennie est très contreproductive pour la paix et le développement, et que par conséquent, elle change le fusil d’épaule en consentant à placer les hommes qu’il faut aux postes qu’il faut. Dans sens, la méritocratie triomphera sur le clientélisme politique et des contingences ethnico-régionalistes, et par ricochet, l’accomplissement de la réforme du secteur de sécurité congolais cessera d’être l’actuelle navigation à vue avec ses inévitables essais et erreurs, et perpétuels impasses et recommencements pour devenir un processus rationnel, cohérent et productif.

A partir de ce moment, la formation d’une armée nationale républicaine et dissuasive, la neutralisation des groupes armés en survivance à l’Est du pays, la restauration de l’autorité de l’Etat et la consolidation de la paix sur toute l’étendue du territoire national, le retour massif des investisseurs et de gros capitaux frais au pays, la reprise socioéconomique, l’amorce de la reconstruction nationale et la vraie réhabilitation du Congo sur l’échiquier international ne seront plus qu’une simple question de temps. Un tel programme est de l’ordre de choses humainement réalisables.

Faustin LOKASOLA N’KOY BOSENGE
Expert des questions de défense et sécurité
Coordonateur du Centre d’Etudes Stratégiques
de la Chaire UNESCO de l’Université de Kinshasa
Coordonateur de la NPDAC/ONG
Membre de l’ASSN, de SADSEM et du CESA.