LA MORT DE FLORIBET CHEBEYA EST UNE CONSEQUENCE LOGIQUE DE LA NON-REPUBLICANISATION DU SECTEUR DE SECURITE CONGOLAIS.

Fervent défenseur des droits de l’homme, Floribert Chebeya, le Président Exécutif de l’ONG « La Voix des Sans Voix », était un passionné de la justice et de l’égalité citoyenneté qui aura œuvré au profit des faibles et opprimés durant toute sa vie professionnelle. L’homme était sur tous les fronts depuis sa sortie de l’université jusqu’à sa mort tragique ce 1er juin 2010. Il a eu tour à s’occuper des dignitaires mobutistes mis au ban de la société au lendemain du 17 mai 1997, des « libérateurs kabilistes » victimes de leur propre système, des Banyamulenges persécutés à Kinshasa et dans d’autres agglomérations du pays suite aux événements d’août 98 et des victimes de la radicalisation progressive du pouvoir actuel pour ne citer que ces quelques catégories.

C’est au regard du très fort penchant des élites congolaises à succomber à l’esprit de lucre et à la dictature des biens matériels que d’aucuns pourraient mieux jauger la valeur intrinsèque de Floribert Chebeya, cet homme qui résista constamment à la corruption et au clientélisme politique devenus des règles d’or au sein de la classe politique et société civile de ce pays. Qu’il se soit agi d’un assassinat destiné à taire une voix et une plume qui inquiétaient énormément ou d’un homicide involontaire consécutif à des violences corporelles, la mort de ce digne fils du Congo est une conséquence logique d’un non-accomplissement d’une réforme du secteur de sécurité congolais qui aurait permis la « républicanisation » de l’Armée, de la Police et des services de sécurité du pays.

Tout en saluant les efforts actuels de certains parlementaires congolais qui, par le biais des « questions orales » destinées au Vice-Premier Ministre chargé de l’Intérieur et au Ministre de la Défense viennent de remettre en surface le sempiternel débat sur la persistance de l’insécurité dans le pays, nous disons qu’il ne serait pas indiqué que la très complexe problématique de la consolidation de la paix et restauration de l’autorité de l’Etat congolais soit abordée dans une approche aussi fragmentaire. Il serait mieux que les gouvernants congolais s’attaquent aux causes profondes de l’insécurité au lieu de se limiter à en stigmatiser les effets.

Aussi bien le refus prétendu de l’ancien Vice-Président Jean Pierre Bemba de se laisser autrefois désarmer de sa pléthorique garde rapprochée que l’actuelle existence supposée des bataillons armés qui feraient allégeance à des individus plus qu’ils ne seraient contrôlés par l’autorité gouvernementale constituent des preuves éloquentes de cette « non-républicanisation » du secteur de sécurité congolais.
Le raisonnement est bien simple. Personne ne peut se laisser complètement désarmer dans un environnement qu’elle perçoit encore précaire et hostile. C’est la méfiance des uns envers les autres qui explique la survivance de tous ces contingents armés personnalisés aussi bien dans la capitale que dans certaines zones occupées jadis par les différentes rebellions. C’est l’absence d’une véritable réconciliation nationale, comme ce fut le cas en 1965, qui aura fondamentalement entraîné aussi bien l’échec des opérations de désarmement d’anciennes factions rebelles que la formation d’une Armée et d’une Police réellement républicaines.

Ainsi dit, il y a lieu de déplorer ce curieux paradoxe qui fait que, tout en reconnaissant que le non-accomplissement de la réforme du secteur de sécurité congolais justifiait l’actuelle persistance de l’insécurité aussi bien dans la capitale que dans l’arrière-pays, la classe politique congolaise en soit aujourd’hui à épiloguer superbement sur la construction des routes comme si la consolidation de la paix sensée permettre un climat propice aux investissements était déjà un acquis. Quel est cet homme d’affaire sérieux qui amènerait ses capitaux dans un pays où la haute hiérarchie de la Police, la principale garante de la sécurité publique, peut se retrouver impliquée dans des assassinants de paisibles citoyens?

Qu’elles soient proches du pouvoir en place ou de son opposition, les élites congolaises devraient éviter de confiner le débat sur la mort de Floribert Chebeya dans le registre de leurs traditionnelles et stériles querelles politiciennes. Ce digne fils du Congo mérite bien d’être considéré par l’ensemble du peuple congolais comme un véritable martyr de la paix et démocratie. Sa triste disparition constitue un cinglant démenti aux propos de ceux qui ne cessent de désorienter le Chef de l’Etat en lui faisant croire qu’ils maîtrisent de mieux en mieux la situation sécuritaire du pays, que la présence des troupes onusiennes y est devenue inopportune, que les ONG’s internationales exagèrent dans la stigmatisation des violations des droits humains imputables aux militaires et policiers et que l’implication de la communauté internationale dans l’accomplissement de la réforme du secteur de sécurité congolais devrait être réduite à un strict minimum, au moment où la réalité se trouve plutôt aux antipodes.

Acte criminelle ou simple bavure policière, la mort de Floribert Chebeya est un rappel à l’ordre indiquant que le pouvoir en place avait tout intérêt à privilégier le professionnalisme au détriment d’une considération exclusive des critères géopolitiques dans la désignation des responsables de l’Armée, de la Police et des services de sécurité du pays.

Une des premières consignes que les stagiaires africains reçoivent à leur arrivée aux Etats-Unis est de ne jamais discuter avec le policier, ce dernier étant considéré dans la culture américaine comme quelqu’un qui ne parle et n’agit qu’à bon escient et à juste titre. Cette perfection supposée du policier américain découle simplement de sa formation de base qui est par ailleurs plus exigeante que celle des fameux « marines », « rangers » et éléments des « Spécial Forces ». La raison de cette rigueur est bien simple : le policier est un homme armé qui se trouve directement en contact avec la population civile. Ainsi dit, il y a lieu d’évaluer la menace à la sécurité des personnes que constitue le fait de lâcher des hommes armés très approximativement formés au milieu de la population civile. C’est bien-là le résultat du fait que la médiocratie et le clientélisme politique aient pris le dessus sur les traditionnels critères de compétence et loyauté dans la gouvernance sécuritaire congolaise.

Or, en regardant bien autour de lui, le Président de la République constatera qu’il dispose bien d’une poignée d’officiers de l’Armée et de la Police tenus depuis un certain temps à l’écart des affaires pour des raisons qui n’ont rien à avoir avec l’intérêt supérieur de la nation au moment où ils avaient suffisamment eu à démontrer dans le passé aussi bien leur grande valeur professionnelle que la loyauté envers sa personne. En tant que le premier garant constitutionnel de la sécurité des personnes et de leurs biens dans le pays, il lui revient de redresser la barque de son pouvoir en privilégiant désormais la compétence et la loyauté sur des critères géopolitiques aussi bien dans la Police que dans l’administration de la Défense et le commandement de l’Armée. C’est pour lui la seule façon d’éviter la réédition de la triste expérience du Maréchal Mobutu qui ne découvrit qu’aux tout derniers instants de son règne, au moment où rien n’était plus récupérable, que c’était les turpitudes de ses propres « frères » qui étaient à la base de la surréaliste chute de son pouvoir.

Faustin LOKASOLA N’KOY BOSENGE
Expert des questions de défense et sécurité
Coordonnateur du Centre d’Etudes Stratégiques
de la Chaire UNESCO de l’Université de Kinshasa
Coordonnateur de la NPDAC/ONG
Membre de l’ASSN, de SADSEM et du CESA.
Tel : + 243 998866498
Email : fstnbsng99@gmail.com.