QUID DE RECENTES NEGOCIATIONS INTER CONGOLAISES AU PAYS DE NELSON MANDELA ?

Dans sa livraison du jeudi 10 mars 2010, le journal Le Phare rapportait l’ouverture en Afrique du Sud de ce qui a été vraisemblablement présentées par ses organisateurs comme des négociations inter congolaises. Le quotidien kinois soulignait en substance que l’Alliance de la Majorité Présidentielle, l’Opposition Politique et la société civile prenaient part à un atelier ayant pour thème « Participation à la Vie Politique en RDC » et organisé par un certain « Projet pour l’Observation et le Plaidoyer sur la Gouvernance en Afrique » dans le but de : 1) « Dégager un consensus sur les acquis de la Troisième République », 2) « Développer une liste d’obligations minimales à observer par le politique et le citoyen », 3) « Convenir d’un mécanisme de préservation de ces acquis lors des échéances de 2011 ». A l’instar des assises inter congolaises de Bruxelles, Cotonou et Gaborone, des travaux de Sun City et du Conclave de Matadi, les présentes négociations d’Afrique du Sud semblent souffrir de traditionnels maux congénitaux des forums inter congolais que sont l’approximation dans la fixation de l’ordre du jour et un choix subjectif des participants.

Or, les mêmes causes produisant les mêmes effets, il est à craindre que ce rendez-vous d’Afrique du Sud ne procède d’un nième raté du processus de paix congolais.

En remontant jusqu’au Déluge, d’aucun s’apercevra que, ayant abusivement été perçu comme un forum foncièrement politique alors qu’il s’agissait plutôt des négociations de paix, le Dialogue Inter Congolais de Sun City se concentra plus sur le partage du pouvoir politique qu’il ne se pencha sur des approches de résolution des questions sécuritaires de fond comme le désarmement des ex-combattants, la formation d’une nouvelle Armée républicaine, la neutralisation et rapatriement des groupes armées étrangers, le démantèlement des milices ethniques locales etc. En dépit de leur pompeuse dénomination, les fameux mémorandums I et II sur la Défense et l’Armée ne se limitèrent qu’à effleurer en diagonale la problématique de la protection rapprochée des animateurs de la Transition à Kinshasa. Ayant essentiellement résulté d’une notoire sous-représentation des experts des questions de défense et sécurité , toutes ces lacunes dans l’ordre du jour du Dialogue Inter Congolais furent que la Transition Politique de 2003 à 2006 passa carrément à coté de ses principaux objectifs , du moins tel qu’édicté par l’Accord Global et Inclusif de Pretoria, d’un accomplissement apaisé des opérations DDR et de formation d’une Armée républicaine, deux préalables incontournables aussi bien pour la consolidation post-conflit de la paix que la restauration de l’autorité de l’Etat dans l’ensemble du pays et l’organisation des scrutins crédibles.

C’est ce qui expliqua la naissance de l’actuelle Troisième République sur fond des bruits des chars et tirs d’artillerie en pleine capitale. Pis encore, amorcée sans une préalable élaboration d’une stratégie de sécurité nationale et des politiques sectorielles bien définies, les actions sécuritaires et socioéconomiques des différents cabinets de la Troisième Républiques sont demeurées de parfaites navigations à vue avec leurs cohortes d’essais et erreurs ayant eu pour noms « Intégration des groupes armées », « Mixages des groupes armés», « Rapatriement volontaire des FDLR », « Rapatriement forcé des FDLR », « Opérations Kimia », « Conférence de Paix de Goma », « Mbudi », « Année du Sociale », « Cinq Chantiers », « simples colmatages des chaussées » etc., lesquelles ont procédé plus des actions sporadiques et isolés qu’ils n’ont constitué de véritables programmes de gouvernance sécuritaire et projets de développement.

Une des conséquences logiques de cette consécration de l’amateurisme au sommet de l’Etat congolais est l’actuel bilan catastrophique d’une Troisième République qui, au bout de cinq ans de tâtonnements et perpétuels recommencements, n’est pas parvenue ni à pacifier l’Est du pays où des groupes armées continuent à violer en toute impunité femmes et enfants, ni à récréer une Armée nationale républicaine et dissuasive qui devait aider à la consolidation de la paix dans le pays et à la sécurisation des frontières nationales, ni à avancer l’implantation de la démocratie notamment par la facilitation d’un véritable débat contradictoire au Parlement et l’organisation des élections municipales et locales, ni à promouvoir les droits de l’homme, ni à donner un début de réponse à la cruciale question du panier de la ménagère, ni à favoriser le retour des investisseurs par l’amélioration du climat des affaires, ni à restaurer des rapports de coexistence pacifique et respects mutuels entre la RDC et ses voisins.

Bien au contraire, les Congolais se retrouvent plutôt face à un furtif basculement de leur pays vers un nouvel embrasement généralisé dont les actuelles attaques chaque fois perpétrées par des « hommes armés non-identifiés » à Mbandaka, Bandundu, Lubumbashi et Kinshasa pourraient être de petites vagues qui annoncent la grande tempête.
C’est ainsi que, au lieu de prioriser la préservation de ces fameux acquis de la Troisième République plutôt nocifs pour l’avenir du pays, les organisateurs de ce forum d’Afrique du Sud auraient mieux fait d’orienter plutôt les travaux vers la recherche illico presto des voies et moyens de désamorcer cette ultime crise sécuritaire qui pointe malignement à l’horizon. La violence est souvent la conséquence d’une capitalisation à tort ou à raison des frustrations. Il est à noter que les déplorables incidents de Dongo et l’insurrection des Enyeles ont succédé au limogeage du Gouverneur MLC de l’Equateur et à son remplacement dans des conditions obscures par un proche de l’Alliance de la Majorité Présidentielle. Il en est de même de l’attaque de la Ville de Bandundu qui a intervenu juste après la condamnation du Général Munene, une importante notabilité de la région, et de celle de l’Aéroport de Luano qui a coïncidé avec la comparution dans le cadre de l’Affaire Floribert Chebeya du Général John Numbi, un véritable icône dans la Province du Katanga. Dans le même ordre d’idées, l’attaque de la résidence du Chef de l’Etat à Kinshasa a été précédée du rocambolesque vote par l’Assemblée Nationale de la loi instituant le scrutin présidentiel à tour unique. Pis encore, tout pourrait arriver en cas d’organisation douteuse ou carrément de non-tenue des scrutins à l’échéance prévue.

A notre humble avis, au lieu de prioriser les approches de conservation d’hypothétiques acquis de la Troisième République, ce remake en miniature du Dialogue Inter Congolais de Sun City devait plutôt s’attaquer à la problématique de l’accomplissement de la réconciliation nationale conformément à l’esprit de l’Accord Global et Inclusif de Pretoria. Etant donné que la Troisième République n’a pas donné les fruits escomptés suite à sa gestion exclusive et partisane, il devrait s’agir essentiellement de la recherche des pistes de promotion d’un esprit de concorde nationale qui amènerait les Congolais à taire leurs divergences et à recouvrer cette confiance mutuelle dont ils ont grandement besoin pour s’atteler dans la concorde à la résolution de l’épineuse équation sécuritaire qui constitue la clé de solution de l’ensemble de la question congolaise.

C’est la quête d’un consensus national pour la paix qui devait constituer le point focal de ces discussions d’Afrique du Sud. Ce n’est qu’après que devaient intervenir des travaux d’experts chargés de traduire ledit consensus national en mécanismes décisionnels par lesquels gouvernants et acteurs de la société civile devront s’atteler à négocier en douceur la passe extrêmement délicate des élections de 2011. C’est en dernier lieu que, la crise sécuritaire imminente ayant été désamorcée, il devrait s’agir d’amener les représentants du pouvoir et de l’opposition à réfléchir ensemble sur les voies et moyens de tourner la page d’un passé récent plein de turpitudes des uns et des autres, et de lever de nouvelles orientations de la vie politique nationale. Une erreur a toujours été de penser que la solution des questions politiques entrainerait ipso facto une résolution de l’équation sécuritaire. C’est plutôt le contraire qui est valable.

S’agissant de la participation auxdites négociations d’Afrique du Sud, le quotidien Le Phare rapporte quelques noms des acteurs de la société civile que nous connaissons tous personnellement. Si la liste des participants est réellement telle que présentée par ce journal, ce serait un peu regrettable que la société civile congolaise ne puisse pas avoir été mieux représentée à un forum aussi capital pour l’avenir du pays. Sans vouloir méconnaitre les mérites de ces collègues, il est simplement étonnant de constater qu’aucun véritable expert des questions de paix et sécurité, dont regorge pourtant la société civile congolaise, n’ait été invité à ces travaux. Nous pensons ici particulièrement aux chercheurs de la Chaire UNESCO de l’Université de Kinshasa qui ont beaucoup réfléchi, écrit et communiqué dans le pays et à travers le monde sur la question congolaise, et qui dispose d’une expertise avérée en la matière.

Ainsi dit, il est à se demander sur quelles bases étaient distribuées les invitations à ces assises. Le choix des participants semble avoir été motivé par des critères nettement subjectifs. Au lieu de favoriser une large diffusion des appels à contribution dans l’ensemble de la société civile afin de sélectionner les offres les plus méritantes, des collègues proches de l’organisation du forum se sont carrément faits invités eux-mêmes.

Or, un problème est que le seul fait d’être juriste et défenseur des droits de l’homme ou d’avoir la facilité d’être en contact direct avec les bailleurs de fonds ne suffit à faire de quelqu’un spécialiste des questions de paix et sécurité, et encore moins de la gouvernance sécuritaire. A chacun son domaine. Quelqu’un disait qu’Albert Einstein aurait été dans la forêt équatoriale aussi ridicule qu’un pygmée devant un tableau noir rempli d’équations. L’autodidactie est surtout le résultat d’une initiation assortie d’un long apprentissage sur le tas. Un de grands problèmes de la RDC est que, depuis la fin de la Deuxième République et l’avènement de l’AFDL, les Congolais ont tendance à croire que tout le monde peut évoluer dans n’importe quel domaine sans un background de départ ou une préalable préparation professionnelle. A notre humble avis, c’est bien-là une des causes principales de l’actuel échec de la Troisième République. C’est aussi-là une des justifications du bilan mitigé d’un accomplissement de la réforme du secteur de sécurité congolais qui, en dépit des milliards de dollars américains des contribuables occidentaux engloutis chaque années en termes de salaires et frais de missions des « experts », s’est jusqu’à présent révélé n’être qu’une montagne qui accouche d’une souris.

Au lieu de dépenser de l’argent et de l’énergie pour réfléchir sur le management d’un statu quo dont le seul mérite serait de sauvegarder les positions s sociales d’une poignée d’individus moyennant une prolongation de d’actuelles souffrances et misère du peuple congolais, les organisateurs de ce forum d’Afrique du Sud auraient mieux fait d’amener plutôt les élites congolaises à se pencher essentiellement sur les approches d'une gestion apaisée de ces échéances électorales de 2011 dont les enjeux sécuritaires conditionnent aussi bien l’avenir du Congo en tant qu’un pays unifié que la continuation ou la rupture des autres processus de consolidation post-conflit de la paix en cours dans la sous-région.

Faustin LOKASOLA N’KOY BOSENGE
Chercheur
Membre de l’African Center for Strategic Studies/CESA
et de l’African Security Sector Network/ASSN.
Tel : +243998866498
Email : fstnbsng99@gmail.com