APPROCHES POUR LA RESOLUTION DE LA QUESTION ETHNIQUE DANS LES GRANDS LACS, CAUSE FONDAMENTALE
A la veille de la tenue de la Conférence internationale sur le racisme en Illinois aux Etats – Unis, sous l’égide de la « Youth World Organization » ; en tant que centre de recherches sur les questions de paix et sécurité en Afrique Centrale, la NPDAC/ONG a jugé utile de mener la présente réflexion, en rapport ave la situation sécuritaire actuelle dans les Grands Lacs, plus précisément sur les approches adéquates pour la résolution de la question ethnique locale, qui se trouve être une variante de la problématique raciale mondiale et la cause fondamentale de l’actuelle déstabilisation de la sous - région.
Avec le Président Georges Bush, nous disons qu’il faut « bâtir la paix au cœur de l’Afrique pour encourager le progrès dans le continent » (1); une observation que nous rapprochons des propos du Vice – Premier Ministre et Ministre des Affaires Etrangères belge Louis Michel, qui estimait qu’il n’était pas possible de stabiliser les Grands Lacs, sans la stabilisation de la RDC (2).
Ces déclarations de ces deux hommes d’Etat pourraient traduire dans à suffisance une certaine volonté actuelle de la communauté internationale d’œuvrer pour le retour de la paix et de la stabilité dans les Grands Lacs. Mais la question fondamentale pourrait résider au niveau des approches adoptées pour atteindre ce but.
La paix et la concorde ethnique étant des phénomènes fondamentalement plus sociaux et culturels que militaires, politiques et diplomatiques ; serait-il évident de parvenir à une solution durable de la question ethnique, l’élément fondamental de la problématique sécuritaire actuelle des Grands Lacs, par une simple multiplication des accords politiques, militaires et diplomatiques (3)?
Dans les lignes qui suivent, nous avons essayé d’apporter ce que nous pensons être un début de réponse à ce questionnement, en procédant à une évaluation objective de la l’ensemble du problème et proposant quelques pistes de solutions.
2. CONTEXTE HISTORIQUE
Jean Pierre Chrétien rapporte que l’Occident découvrit la région des Grands Lacs grâce aux récits des explorateurs européens, et surtout le film ‘’ Les mines d’Or du Roi ; Salomon’’ produit en 1950, dont le décor faisait allusion à l’actuel Rwanda (4).
La région des Grands Lacs quitta le domaine de l’imagerie populaire occidentale pour devenir une réalité géographique, grâce à certaines initiatives personnelles dont celle du visionnaire Léopold II, Roi des Belges, qui s’investit sans réserve dans des efforts financiers destinés à appuyer le travail scientifique des explorateurs. A la faveur de la Conférence Internationale de Berlin en 1985, et surtout de l’acte de cession de 1908 par lequel le souverain Belge cédait son domaine privé du Congo au Royaume de la Belgique, l’Etat Indépendant du Congo devint une colonie belge du Congo ; avant d’être rejointe en 1945 par le Rwanda et le Burundi que l’Allemagne venait de perdre, suite à sa défaite de la Deuxième Guerre Mondiale.
Au début des années 70, sous le leadership des dirigeants de l’époque (5), ces trois anciennes colonies belges des Grands Lacs se convirent de la création d’un espace économique commun dénommé « Communauté Economique des Pays des Grands Lacs », en sigle, CEPGL, dont la ville de Goma était à la fois la capitale et le symbole de la concorde entre les peuples et les Etats de la sous – région.
Les convulsions politico-militaires inter- rwandaises de la première moitié des années 90 se soldèrent par le tragique assassinat du Président Juvénal Habyarimana et l’odieux génocide des « Tutsi » et des « Hutu » modérés en 1994, et entraînèrent une onde de choc qui causa une brutale rupture de l’équilibre sécuritaire sous-régional, dont les effets se perpétuent encore jusqu’ à ce jour.
3. CONTEXTE SOCIO - CULTUREL
Il y a lieu de souligner ce fait socio - culturel que la sous - région de Grands Lacs est caractérisé par une juxtaposition spatiale de trois pays ayant une de plus fortes densités des populations du continent en l’occurrence l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi avec un voisin aux dimensions continentales qu’est la RDC; mais, disposant d’un taux global de peuplement relativement moyen (6).
Une autre contradiction socio - culturelle dans la sous-région serait à situer au niveau des modes de vie des communautés raciales. Les ‘’Hutu’’ majoritaires, premiers occupants, sont essentiellement des agriculteurs, c’est-à-dire enclins à couper l’herbe pour cultiver ; au moment où les ‘’Tutsi ’’ minoritaires, nouveaux immigrants, sont plutôt des éleveurs, c’est – à – dire qu’ils ont besoin de sauvegarder la végétation pour faire paître leurs bétails.
Il va de soi qu’une telle situation conduise inéluctablement à des dissensions et à des conflits entre les deux communautés. Cette situation ne pouvait qu’être aggravée par certaines erreurs stratégiques du colonisateur blanc qui, au lieu de placer l’église au milieu du village, s’évertuait de temps à autre à un jeu de partialité en faveur des uns dont le phénotype europoïde faisait penser à des « frères égarés, des descendants de Pharaon ou du Prêtre Jean, et au détriment des autres (7).
4. CONTEXTE POLITIQUE – SECURITAIRE.
Le concours de l’ensemble de tous ces accidents historiques, socio – culturels etc., contribuèrent sans doute à l’installation et à la consolidation au Rwanda et au Burundi d’un environnement politique fondé essentiellement sur une logique de confrontation entre la minorité « Tutsi » cherchant à survivre par la conservation du pouvoir, et la majorité « Hutu », frustrée, estimant n’avoir d’autre choix que d’œuvrer pour le rétablissement de la justice par la violence.
Depuis lors, les Grands Lacs évoluent dans un infernal cercle vicieux partant des dissensions ethniques consécutives à la propension dominatrice liée à l’instinct de conservation des uns, et à la violence résultant des frustrations des autres. La sommation de tous ces facteurs mène vers des mouvances insurrectionnelles qui, à leur tour, fragilisent les autorités étatiques, contribuant ainsi à la consolidation de l’identité ethnique au détriment de la conscience nationale.
La disparition de l’autorité étatique favorise la loi de la jungle. Celle – ci conduit à des schèmes insurrectionnelles qui se soldent par la naissance des organisations proto - étatiques coiffées par des seigneurs de guerre ; qui s’emploient à instrumentaliser et à pérenniser les conflits ethniques pour consolider ces pouvoirs de fait qui leur épargne les tracas du jeu démocratique normal.
Malheureusement, il se fait que ce sont ceux – là mêmes qui se retrouvent généralement autour des tables de négociations destinées à normaliser la vie politique, c’est – à – dire à les obliger à subir la très incertaine sanction des urnes. C’est là où résiderait peut – être tout le problème de ces ratés actuels des processus de paix en Afrique subsaharienne.
5. EVALUATION GLOBALE
Il existe un problème réel de coexistence à essence à la fois sociale, économique et surtout culturelle entre les ‘’Hutu’’, premiers occupants majoritaires et subissant de dures frustrations sociales, politiques et militaires, et les ‘’Tutsi’’, nouveaux immigrants minoritaires qui, par instinct de conservation, chercheraient la survie à travers la monopolisation du pouvoir politique et militaire. Toute solution durable à ce choc des communautés devrait être basée sur une bonne perception et prise en charge de cette réalité.
Au niveau de la NPDAC/ONG, nous estimons que le Rwanda, le Burundi et l’Ouganda ont des problèmes réels d’espace vital qu’ils seraient certainement en train de mal poser. De toutes les façons, même si les pouvoirs actuels à Kigali, Bujumbura et Kampala pouvaient nourrir certains desseins expansionnistes comme le soutient une certaine opinion, il y a lieu de penser que la réalisation d’une telle entreprise ne serait pas évident, compte tenu du contexte géostratégique international actuel caractérisé par la volonté de la communauté internationale d’œuvrer pour la restauration de la paix et de la stabilité dans la sous – région.
D’autre part, les Congolais n’auraient aucune justification rationnelle de départir leur pays de son historique « vocation africaine ». En effet, avec ses potentialités du sol et sous-sol, ses hydro – électriques, ses réserves en eau douce, ses biodiversités etc., dépositaire d’une légendaire tradition d’hospitalité, le Congo n’a aucun intérêt à adhérer à une négative logique de l’extrémisme caractérisée par le racisme, le chauvinisme et la xénophobie ; qui a démontré à suffisance ses capacités de nuisance en Afrique et dans le monde.
6. NECESSITE DES APPROCHES INTEGRATIONNISTES.
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Il est une réalité fondamentale que les dissensions ethniques constituent la cause fondamentale de la violence et des guerres fratricides qui déstabilisent actuellement les Grands Lacs.
Comme souligné plus haut, la paix et la coexistence pacifique entre les communautés sont des phénomènes essentiellement socio – culturels avant d’être des questions militaires, politiques et diplomatiques, dont la résolution relèverait fondamentalement des accords signés entre militaires, hommes politiques et diplomates qui, à la limite, ne sont que de simples conventions des parties, engageant des dirigeants politiques et chefs militaires plus que les peuples concernés.
Le retour d’une paix réelle et de la stabilité dans les Grands Lacs pourrait être tributaire d’un travail de fond destiné à amener les élites, les leaders d’opinion, les jeunes et les masses populaires de la sous-région à mieux réaliser les effets néfastes de la violence et des guerres fratricides, à se démarquer d’un certain mode de pensée basée sur des idées reçues du genre tous les Tutsi sont des partisans de la politique des autorités actuelles de Kigali, tous les Hutu sont des génocidaires , tous les malheurs qui arrivent à la communauté nationale sont l’œuvre des intentions maléfiques des pays voisins.
Les sociétés civiles de la sous – région doivent amener les dirigeants, les élites et les masses populaires à intérioriser des idéaux de non-violence, de tolérance, d’acceptation de la différence et de concorde entre les individus, les communautés et les Etats ; en vue de l’implantation d’une véritable culture de paix, comme soubassement du processus actuel de restauration et de consolidation de la paix et de stabilité dans les Grands Lacs.
Il ne faudrait pas perdre de vue que cette situation sécuritaire caractérisée par l’installation d’une culture de violence, la persistance de la déliquescence des Etats et de l’instabilité, favorise le terrorisme qui menace actuellement exposée la sous – région (8) ; notamment avec la possibilité d’alliance objective entre les forces négatives locales et le terrorisme international, qui tend de plus en plus à se délocaliser du Maghreb et du Moyen – Orient vers l’Afrique Centrale.
Cette menace ne devrait pas être une préoccupation secondaire de la communauté internationale qui a tout intérêt à s’ y investir maintenant, afin de ne pas se retrouver quelques mois plus tard dans l’obligation de mobiliser plus de ressources humaines et matérielles.
Pour terminer, nous disons que la résolution de la question ethnique et la stabilisation des Grands Lacs passerait par la restauration d’un minimum de confiance entre les communautés et les Etats de la sous – région, afin de rendre possible l’installation d’un climat de détente pouvant permettre la montée à la surface d’une opinion sous – régionale modérée, opposée à la violence et aux guerres fratricides, qui se trouve logiquement être majoritaire aussi bien en RDC qu’au Rwanda, au Burundi et en Ouganda ; mais dont la voix a souvent été étouffée par celle de la minorité belliciste qui noyaute les pouvoirs politiques et militaires locaux.
Pour ce faire, il serait souhaitable que les pouvoirs publics et les sociétés civiles de la sous - région, avec l’appui de la communauté internationale, adoptent des approches intégrationnistes, c’est – à dire celles qui aillent au-delà de seuls aspect politiques, militaires et diplomatiques ; dans une quête substantielle de la compréhension des aspects historiques, socio – culturels et économiques des problèmes liés aux conflits ethniques, à la paix et stabilité ; afin de parvenir à une réhabilitation de la concorde entre les individus, les communautés ethniques nationales, transnationales et les Etats dans Grands Lacs, une condition sine qua au retour d’une paix durable et à la reprise du processus du développement dans la sous - région.
Les Africains ne devraient pas perdre de vue que le secret du développement de l’Afrique subsaharienne pourrait résider dans la quête de la concorde et de la coexistence pacifique entre les peuples, les Etats ; dans une optique supranationale du développement, actuellement matérialisée par le NEPAD, qui offre actuellement à la RDC, au Nigeria et l’Afrique du Sud une opportunité d’entraîner le reste du continent dans le combat contre la pauvreté et pour le mieux – être des populations.
Notes et références :
(1) Cina – News International, août 2003
(2) RFI, avril 2003
(3) Le processus de paix en cours dans les Grands Lacs est fondé sur « l’Accord de Lusaka » dont ont découlé les rencontres de Kampala, de Luanda, de Dar – es – Salam, de Sun City, de Pretoria etc., qui étaient essentiellement des démarches diplomatiques ave des aspects politiques et militaires.
(4) Jean Pierre Chrétien, L’Afrique des Grands Lacs, Aubier, Paris, 2000, p.9
(5) L’amitié personnelle entre les deux présidents Mobutu et Habyarimana a beaucoup contribué à la création et à l’essor de la CEPGL.
(6)Un rapport démographique publié par le Ministère du Plan congolais évalue la population du pays à 58 millions d’habitants pour une superficie de 2.345.000 Km2
(7) Jean Pierre Chrétien, Op. cit. p. 246
(8) Jeune Afrique Intelligent, novembre 2003, p. 2235
Faustin B. LOKASOLA
Coordonnateur
Expert en question de paix et sécurité
