RD Congo, du plomb dans les légumes produits en ville

(Syfia Grands Lacs/RD Congo) Selon des experts, les légumes et le manioc cultivés le long de très nombreuses avenues de Kinshasa contiennent du plomb, dégagé par la circulation automobile, qui les rend impropres à la consommation. Mais ce maraîchage fait vivre des milliers de familles démunies.
En pleine cité populaire de la capitale congolaise, le centre maraîcher de la commune de Bandalungwa est l’un des plus vastes de Kinshasa. Il s’étend sur près de cinq hectares le long de l’avenue Kasa-Vubu, et compte près d’une centaine de cultivateurs. Il n’est pas le seul. Dans Kinshasa qui se bâtit sans grand respect des normes d’urbanisme, les cultures poussent partout où il y a le moindre espace vert, souvent sur des terrains vagues le long des routes, donnant à la ville une image rustique.
Pourtant depuis quelques années, des experts dénoncent cette agriculture urbaine dont les produits, exposés à la pollution du milieu urbain, constituent un vrai danger pour la santé des consommateurs. “Les légumes cultivés le long des axes routiers sont impropres à la consommation à cause de l’émanation de la fumée produite par les véhicules, explique Lusakweno, ingénieur agronome au ministère congolais de l’Agriculture. Ce gaz est porteur de plomb qui finit sa course sur les plantes. Lorsqu’il entre dans le circuit alimentaire, le plomb qui ne se décompose pas et ne s’évapore pas vite se dépose dans le poumon et les autres parties du corps de l’homme. Il devient nocif à la santé, avec les mêmes effets que la fumée de la cigarette…”
Même s’ils reconnaissent les bienfaits des déchets organiques (fumiers ou engrais verts) sur la restauration du sol, certains experts mettent en cause leur utilisation dans ces champs. Phytothérapeute, Firmin Mupita estime que le recours à ces déchets comme alternative aux engrais chimiques comporte aussi des risques. “Les maraîchers ne font pas le tri préliminaire pour enlever les écorces d’arbres et les autres matériaux qui en font partie, fait-il observer. Lorsqu’ils brûlent ces déchets, des traces des métaux lourds (plomb) persistent dans les cendres qui sont récupérées…” Il parle aussi de l’urine des passants, de l’eau impropre utilisée pour l’arrosage qui “souillent davantage les plantes”.
Rien de tout cela ne vaut aux yeux des maraîchers, pour qui cette forme d’agriculture constitue le seul moyen de survie. Certains pensent même que ces “experts” sont à la solde de grosses fortunes qui veulent s’approprier ces espaces verts cultivés pour y construire leurs maisons. Au centre maraîcher de la commune de Bandalungwa, ce sont en majorité des femmes démunies en majorité qui cultivent, depuis les années soixante, toutes sortes de produits (amarantes, feuilles de manioc, épinards, oseille…) qu’elles vendent aux acheteurs qui vont les revendre à leur tour dans les marchés de la ville. Ce qui permet aux uns et aux autres de nourrir des familles parfois nombreuses. “Je suis veuve et je n’ai pas d’autre source de revenus que ce que je tire de la vente des légumes, explique Mayimona, la quarantaine, montrant du regard ses plates-bandes. C’est grâce à cela que je parviens à nourrir ma famille et à payer les études de mes enfants.” Cette activité lui rapporte en moyenne 15 000 Fc (± 33 $) le mois. D’ailleurs ces cultures se font sous l’œil tolérant des autorités communales. “Ils ne paient pas de taxe, à l’exception de celle qu’on exige aux marchandes qui vendent sur des étalages publics”, explique un agent du service d’hygiène de la commune de Matete, conscient du caractère marginal de cette activité.

Du côté des consommateurs, qui se nourrissent au quotidien de ces légumes à la portée de toutes les bourses, personne ne se pose de question. “Toutes les populations environnantes ont toujours consommé ces légumes et personne n’en n’est mort jusque-là, raconte l’un d’eux. Les légumes sont nettoyés avant leur préparation, et le fait de les bouillir à plus de 90 degrés anéantit les microbes…” Bien que répandue, cette conviction est fausse. L’ébullition ne fait pas partir le plomb et le consommer est dangereux.
Aucun débat, aucune action publique n’est cependant engagée pour trouver une solution durable à cette situation, qui pose à la fois un problème de santé publique, de développement et d’aménagement urbain, et de survie de la population. Selon une recommandation du ministère de l’Environnement, des haies d’arbustes d’au moins 10 mètres devraient séparer ces espaces arables des voies routières. Cela est loin d’être respecté. Coordonnateur à la Direction de la production et protection des végétaux (DPPV) du ministère de l’Agriculture, M. Likunde réagit en suggérant quelques pistes de solution: l’éloignement des plates bandes par rapport aux artères principales où le trafic est intense, la délocalisation des maraîchers vers des sites appropriés, l’utilisation rationnelle des engrais et pesticides et d’énormes quantités d’eau pendant l’arrosage.

Reportage réalisé avec l’appui de la Région wallonne (Belgique)